Les bons diagnostics

J’ai marché vers l’océan. L’eau avait la fraîcheur de la fin de l’été, quand les nuits remportent leurs batailles contre le soleil. À marée basse, le sable doux et blanc s’étirait loin des galets du rivage, je n’avais pas eu besoin d’enfiler mes chaussures de plage en plastique. Quand les vagues m’arrivaient à la taille, je nageais déjà.  

En sortant de l’eau, mon pied droit s’est posé sur ce que j’ai cru être une petite pierre. J’ai commencé à boiter. Quand j’ai rejoins mon père et ma sœur sur le sable sec, ils me regardaient d’un air inquiet. « J’ai marché sur quelque chose. » Dans ma tête, j’ai listé les possibilités : pierre, verre, hameçon. Plus tôt dans la journée, à Dieppe, j’avais lu les plaques commémoratives de la première tentative de débarquement des Alliés en août 1942 sur ces mêmes plages normandes. Barbelé.

 « Une méduse ? » s’est interrogé mon père. « Une vive ? » a proposé ma sœur. J’étais au bord des larmes, le pied en feu. « Allons voir s’il y a un poste de secours ou une pharmacie sur la promenade ».

Peu de temps après, mon pied droit blessé était posé sur la table basse du café de bord de mer où ma mère nous attendait avec un café. « Tu as marché sur une méduse » a affirmé mon père. Il a tracé en l’air les lignes rouges où les filaments de la méduse avaient embrasé la voûte plantaire. Ma sœur Laurence était partie en direction du bar du café-restaurant pour leur demander du vinaigre. Et en attendant son retour, mon père nous a raconté que l’un de ses cousins ou amis d’enfance (je ne distingue pas toujours bien entre les deux) s’était fait piquer par une méduse sur l’épaule en nageant dans la Mer Morte et avait traîné une rougeur-cicatrice pendant des mois.

Je l’ai écouté d’une oreille distraite, concentrée sur deux idées : la bêtise de ne pas avoir enfilé mes chaussures de plage en plastique, notre journée hors de Paris gâchée. Et, sous le flux des pensées, la brûlure, inéluctable.

« C’est une piqûre de vive » a dit Lau, en revenant vers nous. « Ils vont t’apporter une bassine d’eau chaude, ils ont l’habitude ».

Une fois le pied dans un saladier rempli d’eau chaude, j’ai repris mes esprits. La douleur semblait soluble dans l’eau. Nous avons commandé des boissons. Le serveur nous a raconté en riant qu’ils agissaient comme un poste de secours improvisé et que j’étais la cinquième personne piquée en cette fin d’après-midi. Il nous a expliqué « si cela vient de l’air, eau froide, si cela vient de l’eau, eau chaude », emportant moustiques, abeilles, guêpes et méduses dans un même élan généraliste. J’ai versé le fond de la théière de Lau dans mon eau chaude anti-venin. En quittant le café, je marchais normalement, avec comme seul souvenir, un œdème résiduel peu douloureux.

Sur le chemin du retour, j’ai lu que la vive est le seul poisson venimeux d’hémisphère nord. Qu’elle se cache dans le sable. Que son venin –dont la composition chimique n’est pas totalement connue– perd ses propriétés avec la chaleur. Que certaines piqûres provoquent nausées et malaises et même des noyades si la personne affectée est seule dans l’océan.

Je ne me baignerai plus sur ces plages sans chaussures. C’est acquis. Mais ce n’est pas la leçon de cette journée. Pour nous quatre, une méduse était la coupable désignée, le vinaigre le remède adéquat. Nos étés en Méditerranée précipitaient un diagnostic erroné.  Ma sœur avait trouvé la véritable cause mais elle avait lancé une idée en l’air, sans que celle-ci ne soit adoptée.  Sans bons diagnostics, il n’y a que des mauvaises solutions.

Image par Deepu Joseph de Pixabay

📧 Pour recevoir les lettres par e-mail

Aucun spam, simplement les prochains articles du blog. Pour lire la politique de confidentialité : ici.

Publications similaires

  • Fuseaux horaires

    Lundi, je lutte contre le sommeil. L’écran de l’ordinateur se brouille. Mes paupières lourdes comme du plomb. J’évite le café, ce faux remède. Si j’avais été plus prévoyante, j’aurais planifié des réunions pour me maintenir éveillée dans un flot de paroles. J’attendrai la tombée de la nuit pour pouvoir enfin dormir. Je souffre d’un mal…

  • Le temps des cerisiers

    Les cerisiers en fleur inaugurent le printemps. Les Japonais disposent d’un mot, hanami, qui signifie admirer la floraison des cerisiers. Je suis captivée par le cerisier japonais situé près de l’entrée nord du Jardin des Plantes, taillé comme un saule pleureur et dont le diamètre dépasse les 20 mètres. Mes yeux se nourrissent de sa…

  • A deux heures de Paris

    Il y a quelques mois (dans une autre vie), j’ai lu un article sur cette expression qui énerve tellement les non Parisiens : « à deux heures de Paris ». Le journaliste ne contestait même pas que le point d’origine soit la capitale. Les plaines les plus fertiles d’Europe de l’ouest et un long fleuve navigable jusqu’à l’océan…

  • La ville masquée

    « Tu es sûre que c’était à gauche de l’église qu’il fallait aller ? » me demande ma sœur. Nous avons pris notre petit-déjeuner dans le quartier de Santa Elena, au sud de Venise. C’est le seul endroit de la ville où l’iode de la mer Adriatique arrive jusqu’à nous, en provenance des plages de l’île du Lido…

  • Le château des cactus

    « Èze-sur-Mer 45 minutes » prévient le panneau à l’entrée du village d’Èze, sur la Côte d’Azur, entre Nice et Monaco. À ma gauche, le sentier de randonnée s’ouvre pour le promeneur, une descente en lacets vers la plage et la Méditerranée. Je prends la rue à droite, celle qui monte. Le village a beaucoup de charme, avec…

  • Caché dans le sable

    Cet été, il aurait fallu que je me méfie de ce qui se cache dans le sable quand je marche. Pied gauche sur une guêpe, piqûre. Pied droit sur une vive –le seul poisson venimeux de l’hémisphère nord–, piqûre. Les années barcelonaises à éviter les méduses et les morceaux de verre ne m’ont pas servi….

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *