La nouvelle vague

Ce fichu virus est un voleur. Il vole des vies, il vole des années en bonne santé, il vole du temps. Il vole des sens, le goût et l’odorat. Il vole même des mots. Depuis mars, je tiens une liste du vocabulaire de la crise. Comme une langue étrangère que, pour cette fois, j’aurais voulu éviter d’apprendre.

Un masque était un accessoire de fête, les masques de carnaval ou de déguisement. Le masque était aussi un produit de beauté, une seconde peau temporairement appliquée sur le visage, ou un objet de cérémonial et de magie dans de nombreuses cultures. Je pense désormais à un objet utilitaire bleu et blanc, à porter une dizaine d’heures par jour.

La distance de sécurité évoquait les distances de freinage entre deux voitures, les fameux deux traits blancs dessinés en bord d’autoroute. Maintenant, il faut comprendre le fait de se tenir à distance les uns des autres.

Farine et levure étaient des ingrédients simples, toujours disponibles dans les rayons des supermarchés. Ils ont fait l’objet de phénomènes de stockage par anticipation et je regarde d’un œil réjoui les sachets de levure dans le placard de ma cuisine. Au cas où…

Quand les journalistes parlaient d’une courbe, je visualisais instinctivement la courbe du chômage, celle que F Hollande avait, dans une formule maladroite et peu mathématique, promis d’inverser. Quand j’allume la radio, le chômage a perdu sa courbe et notre attention immédiate, volé par le Covid. 

En 2019, le mot court-circuit m’aurait rappelé le tableau électrique d’un immeuble ou d’un appartement, voire les énormes blackouts sur la côte est des Etats-Unis, New York dans le noir pendant 48 heures. Je n’aurais jamais imaginé des Gallois fermer leurs écoles et leurs commerces pour deux semaines dans l’espoir d’arrêter des chaînes de contamination.

La Nouvelle Vague désignait un courant du cinéma français de la fin des années 1950. La nouvelle vague désigne une hausse des contaminations virales. (Parce que j’ai arrêté de compter. Première vague, deuxième vague, troisième vague…)

Le Larousse définit un couvre-feu comme « une mesure de police ou ordre militaire interdisant temporairement de sortir des maisons ». Le dictionnaire se garde bien d’ajouter qu’il s’agit (s’agissait ?) d’une mesure restreinte à un contexte de guerre ou d’insurrection. Depuis quelques jours, il s’applique aussi pendant une crise sanitaire.

Petit miracle, personne ne semble avoir adopté séropositif pour désigner une personne contaminée par le virus. Une autre pandémie, qui a trouvé en presque 40 ans ses préventions et ses traitements, mais pas son vaccin, a gardé le monopôle de ce mot.

L’autre soir, ma mère a dit « cessez-le-feu » au lieu de « couvre-feu » lors d’une discussion téléphonique. Les fous rires ont suivi. « Couvre-feu, cessez-le-feu », j’ai dit,  « tu es la seule en ligne à connaître la vraie signification de ces mots ». Mais je l’imite et je propose le marché suivant au virus. Qu’il nous vole le mot cessez-le-feu, qu’il passe le chercher et nous le lui emballons dans une boîte avec du papier de couleurs et des rubans. Que le mot cessez-le-feu serve à décrire l’après. Dans notre monde en flammes, voici un mot parfaitement choisi. 

Image par artverau de Pixabay

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