Un jour sans fin

Début janvier, j’ai scotché sur le placard de ma chambre un calendrier des temps forts de l’année à venir. À l’exception de la sortie du troisième tome d’une série de fantasy (que je devrais pouvoir lire en octobre), il ne contient que des week-ends et des vacances : une randonnée en région parisienne au printemps, un concert à la Sagrada Familia en juin, un week-end entre amies en septembre…   

« Le temps ne passe plus pareil » m’écrit une copine. Cela fait un mois qu’une partie d’entre nous, les « non-essentiels », sommes assignés à domicile. Un mois, déjà ? Un mois, encore ?

Les scientifiques ont étudié nos rythmes circadiens, notre perception du temps. L’un d’entre eux s’était isolé dans un gouffre pendant deux mois sans horloge ni montre ni radio. Cette expérience avait démontré l’existence de l’horloge biologique sur 24 heures. D’autres expliquent que nous ne sommes pas tous capables de mesurer le temps avec précision.

Depuis un mois, nous avons perdu une partie de nos rythmes sociaux, une partie de nos calendriers. Les journées se ressemblent. Les événements collectifs et individuels ont largement disparu. Plus de concerts, de sorties au cinéma, de déjeuners ou de dîners au restaurant. Les journées se mélangent.

Je lis Arrival, une nouvelle de Ted Chiang qui est aussi devenue un film. Les extraterrestres qui arrivent sur Terre au début de l’histoire sont des céphalopodes géants dont la perception du temps est différente de la nôtre : circulaire. Un mois, déjà ? Un mois, encore ?

Je mesure le temps passé. Prudemment. Le printemps se dévoile. Les platanes sous mes fenêtres n’avaient pas de feuilles et maintenant ils sont beige pâle et vert tendre et argent. Le soleil éblouit mon café du matin. Je mesure le temps passé. Les rapports et notes dont les cadences préétablies rythment mes semaines de travail. Je mesure le temps passé. Les livres finis, le puzzle géant que je complète, les nouvelles chansons de la chorale virtuelle. Ma sortie hebdomadaire, le vendredi, pour remplir mon frigo et mes placards. Et les week-ends, toujours différents, même si je ne quitte jamais mon deux pièces parisien. Je mesure le temps passé. Tel Robinson sur son île, je tiens mon journal de bord.

Le temps ne passe plus pareil. Les nuits, non plus. Nous serions collectivement absorbés par des rêves étranges. Une amie a rêvé d’une manucure dans un salon de beauté. J’ai rêvé que j’adoptais un chien… pour sortir plus ? 

Le cantautor Joaquín Sabina chante « Qui m’a volé le mois d’avril ? Je le rangeais dans le tiroir, où je range mon cœur. (¿Quién me ha robado el mes de abril? Lo guardaba en el cajón, donde guardo el corazón) »

Nos laissez-passer doivent porter le jour et l’heure exacte de notre sortie. Je conserve les miens, comme autant de souvenirs. Je les écris à la main, sur les mêmes feuilles vertes que j’avais utilisées pour imaginer et afficher mon année 2020.

Lundi, je suis sortie clandestinement jusqu’à la poubelle jaune du recyclage garée devant mon immeuble. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche. Pas de flics. J’ai fait cinq pas et jeté ma poubelle. Le ciel était tout bleu et l’air frais. J’ai respiré à pleins poumons et je suis rentrée dans l’immeuble. Un petit instant d’insouciance. Une joie sauvage. Hors du temps.

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