Le miroir

Un soir de début mars, à la nuit tombée, je sors d’un point-relais à quelques rues de la mairie du 11e arrondissement. Dans mes bras, je tiens un miroir péruvien commandé sur Internet. Le paquet n’est pas très lourd, deux kilos, mais il est volumineux, et je n’ai aucun sac ou matériel pour le transporter. Je commence à marcher. J’ai été trop optimiste. Il ne pleut pas mais je ne sais pas comment je vais réussir à atteindre mon appartement sans le faire tomber.

Je marche vers mon appartement et je me souviens d’une autre occasion où je n’ai pas été prévoyante, d’un autre moment où je me suis retrouvée avec plus de choses que je ne pouvais porter.

Cet après-midi là, je sortais d’un magasin Ikea de la banlieue de Washington DC. Je venais tout juste d’y déménager pour un an. J’avais trouvé un appartement et commencé à travailler et rencontré deux personnes dont les proches travaillaient pour le Président des Etats-Unis. Je ne pouvais pas boire de l’alcool légalement. Un canapé, un lit, un bureau, une table basse et un bureau arriveraient dans les prochains jours. Et j’avais rempli un sac jaune et bleu de tout le reste : une couette et du linge de maison et de la vaisselle et des couverts et une casserole et une poêle… qu’Ikea ne livrait pas à domicile.

Aux caisses, j’avais failli renoncer à ces achats. Comment ramener cet énorme sac plein à craquer jusqu’à mon nouvel appartement ? Il y avait au moins deux métros et deux bus à prendre. Ni taxi ni téléphone portable pour me tirer d’affaires. Pas de sac à dos. J’avais envie de tout laisser sur place. Mais tous ces objets étaient nécessaires à mon installation. Le premier trajet en bus me paraissait insurmontable. J’ai arrêté les premiers clients qui passaient en direction du parking et leur ai demandé s’ils pouvaient me déposer au métro le plus proche.

Quelques heures plus tard, je célébrais ma capacité d’adaptation sous les feux d’artifice du Mall, entourée des habitants de ma nouvelle ville. Les yeux pleins de couleurs et la poudre sur mes joues. Une joie intense. J’avais rapporté mon précieux butin d’Ikea. Ma copine Nathalie viendrait dimanche avec marteau et tournevis pour m’aider à assembler les meubles. Independence day. Je n’ai jamais oublié ce 4 juillet. Je me suis toujours accrochée à l’idée que, dans une situation difficile, j’avais trouvé une solution, je m’étais débrouillée seule, loin de ma famille et de mes amis.

Ce soir de début mars, avec mon miroir si volumineux, je prie à chaque pas que je ne vais pas le faire tomber ou avoir une crampe avant d’arriver sur le pas de ma porte. Je fixe au loin les immeubles qui balisent mon chemin.

Je comprends enfin. Ce 4 juillet est bien sûr un jour d’autonomie. Mon premier job. Mon premier appartement. A stranger in a strange land. Mais ce jour existe grâce à beaucoup de personnes. Ceux qui m’ont recrutée. Mon père et les dollars confiés pour mon installation. Nathalie et sa promesse de déjouer les pièges des notices d’Ikea. Et ce couple d’Américains anonymes qui m’a conduit en voiture jusqu’au métro. Leur gentillesse.

Je dépose le miroir dans l’entrée. Intact. Il aura fallu que je transporte, encore une fois, un objet intransportable, pour revisiter mes souvenirs et ajouter une nouvelle signification à mon Independence Day.

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