A deux heures de Paris

Il y a quelques mois (dans une autre vie), j’ai lu un article sur cette expression qui énerve tellement les non Parisiens : « à deux heures de Paris ». Le journaliste ne contestait même pas que le point d’origine soit la capitale. Les plaines les plus fertiles d’Europe de l’ouest et un long fleuve navigable jusqu’à l’océan ont fait la richesse de ce territoire. Le pouvoir s’y accumule depuis 15 siècles. Il ironisait plutôt sur les « deux heures ». Pourquoi cette durée s’est imposée comme une référence ? Pourquoi pas une heure, trois heures ou une heure trente, comme un film ou un match de foot ? Deux heures à pied, en voiture ou en avion ?

« À deux heures de Paris » titraient les journaux quand ils décrivaient les années noires à Alger ou Sarajevo au cœur des années 1990. « À deux heures de Paris » annonçaient les compagnies low cost pour promouvoir des vols vers Venise, Ibiza ou Dubrovnik. « À deux heures de Paris » défendent les rois de l’aménagement du territoire et de la construction de nouvelles lignes de TGV. « À deux heures de Paris » avancent les publicités dans le métro pour les régions françaises en mal de visiteurs cet été. Si les révolutionnaires avaient deviné notre fantasme, ils n’auraient pas tracé les départements comme la distance d’une journée à cheval jusqu’aux chefs-lieux… mais de deux heures ! 

J’ai cédé à la tentation. Pris des trains à la gare Saint-Lazare et à la gare Montparnasse. Vers la Manche. Vers la Loire-Atlantique et le Morbihan. À presque trois heures de Paris.

J’ai pris place sous un pommier avec un livre. J’ai inhalé le parfum des massifs de roses et de lavandes. J’ai caressé un chat écaille de tortue installé sur mes genoux jusqu’à l’entendre ronronner (j’ai avalé un comprimé d’antihistaminique). J’ai lu des chapitres d’Harry Potter à un petit garçon en faisant les voix de tous les personnages (il m’a serré dans ses bras sans penser au virus). J’ai rattrapé une année à distance avec une amie qui fait partie de ma famille de cœur. J’ai noyé mes yeux dans toutes les nuances de vert de la campagne normande. 

Je me suis assise sur une plage bretonne avec des amies de toujours. J’ai siroté un cocktail au coucher de soleil. J’ai respiré l’air iodé venu du large sur une digue et la senteur des plantes aromatiques dans un jardin. J’ai photographié les salines, les oiseaux et la mer. J’ai essayé de me remémorer Nantes, déjà découverte il y a presque vingt ans. L’amitié a mieux tenu que mes souvenirs de la ville. J’ai retrouvé les eaux bleues et froides de l’Atlantique (jusqu’au cou).  

Le contexte était différent. Les masques dans les gares et dans les trains. Les bises que nous n’avons pas échangées. Les flacons de gel hydroalcoolique glissés dans nos sacs avec les lunettes de soleil et les maillots de bain. Mais un indéniable goût de vacances.

Je fais défiler les photos et je rêve déjà de repartir.

Je me demande à quoi ressemblerait le monde, si tout ce que j’aime, si tous ceux que j’aime, se trouvaient à deux heures de Paris. Allez, même pour trois heures, je signe.  

📧 Pour recevoir les lettres par e-mail

Aucun spam, simplement les prochains articles du blog. Pour lire la politique de confidentialité : ici.

Publications similaires

  • Tapas à Barcelone

    Le mot tapa signifie couvercle en espagnol. Il a donné son nom aux tapas, ces petits plats contenant olives, anchois ou portion de tortilla, qui recouvraient les verres de bière ou de vin et qui sont devenus une gastronomie à part entière depuis longtemps, figurant aux menus des bars et restaurants et attendus par les…

  • Caché dans le sable

    Cet été, il aurait fallu que je me méfie de ce qui se cache dans le sable quand je marche. Pied gauche sur une guêpe, piqûre. Pied droit sur une vive –le seul poisson venimeux de l’hémisphère nord–, piqûre. Les années barcelonaises à éviter les méduses et les morceaux de verre ne m’ont pas servi….

  • Une préparation

    Quand l’entreprise où travaillait mon père lui proposa un poste à Buenos Aires, dans cette jeune démocratie qui succédait à une dictature militaire, ma mère trancha d’un « s’il y a des cafés et des librairies, OK ».   Mon enfance en Argentine était une préparation à mon 21e siècle. Apprendre une langue et ses chansons, découvrir…

  • L’église inachevée

    Le repas se termine avec deux cafés noisette, un pour une amie et un pour moi. Nous sommes dans la banlieue de Barcelone, à l’ombre des arbres et des parasols, sur une coquette place de village. En 1890, l’homme d’affaires Eusebi Güell -dont la statue nous tourne le dos- fondait une usine et une ville…

  • Bienvenue

    Au mariage de ma cousine, sur les rives du Saint-Laurent, au nord de la ville de Québec, les quelques invités Français présents ne sont pas les premiers à mentionner des différences linguistiques. « J’ai souvent du mal à les comprendre avec leur accent » s’exclame un ami du marié. Il est du sud du Québec et il…

2 commentaires

  1. Je crois reconnaître le port de Saint Vaast la Hougue, je devrais d’ailleurs retourner sur ces terres du Cotentin où je suis né…

    Bleck

  2. C’est le port du Croisic sur la photo. Mais je connais le Cotentin et il s’agit d’une région magnifique.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *