Aiguillage

Sur le quai, devant la voiture 16 du train, je dis au revoir à Lorraine, une amie de toda la vida. Nous venons de passer le week-end à Nantes chez une amie commune. Lorraine a pris un billet en seconde. J’ai payé un peu plus pour être en première : moins de voyageurs –tactique en temps de pandémie–, plus de place et plus de calme. À l’aller, deux enfants et deux bébés dans ma rame en première démentaient ma stratégie.

Je monte à bord de la voiture 11. Le TGV, un direct Nantes – Paris, va partir dans dix minutes. Après avoir dépassé quelques valises entassées devant les porte-bagages situés dans le couloir qui communique entre notre wagon et le suivant, j’atteins ma place. Je n’ai pas de voisins directs, je serai dans le sens de la marche. Le bonheur. Je pose mon sac, branche mon téléphone pour le recharger et lève les yeux. Des enfants. Encore des enfants. Un retour de colonie de vacances ou quelque chose dans le style si j’en crois les t-shirts verts assortis portés par leurs monitrices qui circulent dans l’allée entre les enfants. J’envoie un SMS à Lorraine « je suis avec une colo ».

Une monitrice parle aux enfants assis à quelques places devant moi. « Vous avez un livre ? » leur demande-t-elle pour s’assurer qu’ils ont de quoi s’occuper pendant le trajet. « Si vous voulez aller aux toilettes, vous me demandez et je vous accompagne » ajoute-t-elle comme instruction. Une autre monitrice avance jusqu’à mon niveau. Elle a un papier dans la main et dit quelque chose comme « c’est bizarre, tous les enfants ne sont pas à côté… ». Une passagère, une jeune femme blonde située derrière moi, leur propose de se déplacer si cela leur permet de mieux installer les enfants. La monitrice avec la feuille de papier regarde dans l’allée et s’étonne à haute voix que des bagages occupent une partie du couloir. Ajoute-t-elle quelque chose d’autre ? S’interroge-t-elle sur ces obstacles dans la travée alors qu’il y a des arrêts ? Je ne me souviens plus. Mais en tout cas, j’enlève mes écouteurs et lui dis « c’est un direct Nantes – Paris, il n’y a pas d’arrêts », ce que mon voisin de l’autre côté du couloir lui confirme.

Mouvement de panique. Certains enfants vont à Angers. Les autres vont à Paris. Les monitrices pensaient que le train s’arrêterait à Angers et au Mans, comme une partie des TGV de cette ligne. Un haut parleur annonce que notre départ est imminent. Je vois un ballet agité de monitrices masquées en t-shirt verts, toutes très jeunes, toutes semblables. L’une d’elle a dû descendre sur le quai prévenir le chef de gare. « Tu habites où ? » demande l’une d’elle au même petit garçon qui lit tranquillement un manga depuis que j’ai pris ma place dans ma rame quelques sièges plus loin. Je n’entends pas la réponse du lecteur et seulement la nouvelle question de la monitrice « C’est à Paris, ça ? ». Elle finit par rassembler un petit groupe d’enfants et leur dit « les enfants, on y va, on change de train ». Elle regarde leurs bracelets qui identifient les enfants par leurs prénoms ou leurs destinations. Ils avancent dans le couloir et me dépassent. 

J’entends une monitrice compter cinq enfants. J’entends une petite fille crier « mon sac, mon sac », sûrement de peur que ses affaires soient oubliées dans le train.

Nous quittons Nantes avec quelques minutes de retard. Le calme est revenu dans le wagon. Les enfants arriveront à bon port, aucun parent ne s’étonnera que son gamin ne soit pas à l’heure du rendez-vous indiqué, aucune famille ne s’angoissera d’avoir perdu son fils ou sa fille dans un TGV, les monitrices apprendront à se méfier de leurs réservations SNCF. Je raconte les scènes auxquelles je viens d’assister à Lorraine en quelques SMS étonnés. Je lui rappelle un autre mois de juillet : « ça vaut le père de famille qui criait à ses gamins l’année dernière de ne pas descendre du train avant leur point de rendez-vous à Nantes ». Lorraine conclut « […] une de tes prochaines lettres ».

Image de Erich Westendarp de Pixabay

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