De fil en aiguille

Ce printemps est une suite de chroniques nécrologiques. Victimes du virus, de maladies plus longues ou de la violence. Un matin de la semaine dernière, assise dans ma cuisine avec un café, je lis les nouvelles de la pandémie dans la presse puis bifurque sur les articles consacrés au Barcelonais Pau Donés, le chanteur et guitariste du groupe Jarabe de Palo, mort d’un cancer à 53 ans. Les journalistes se remémorent leurs meilleures chansons, dont La Flaca, l’ode écrite à une danseuse cubaine rencontrée sur le tournage du vidéoclip de leur premier single, El lado oscuro (Le côté obscur) à la Havane. La chanson dont le succès retentissant a changé la vie de Pau Donés.  

Je ferme les pages d’actualités et je mets El lado oscuro à plein volume sur mon téléphone. Les premiers accords de guitare de la chanson ne me ramènent pas à Madrid à la fin des années 1990 mais à Bali 15 ans plus tard. Ce jour-là, je découvrais le batik, la technique indonésienne de teinture sur tissu avec ma sœur et une de nos amies d’enfance. Nous étions en vacances sur l’île. Quelle surprise d’entendre chanter Pau Donés à l’autre bout du monde ! Notre professeur pour la journée nous a expliqué qu’un autre élève de son atelier avait téléchargé la chanson il y a bien longtemps.

Avec nous ce jour-là se trouvait aussi une jeune femme américaine. Elle avait fait une première journée d’initiation au batik puis était partie en direction des volcans, des temples et des plages de sable blanc… avant de réaliser qu’elle voulait revenir au petit atelier dans les rizières, pour peindre avec les teintures et la cire caractéristiques du batik.

Des années après, je suis dans ma cuisine et je m’interroge sur cette Américaine. A-t-elle changé de vie après cet apprentissage de plusieurs semaines ? Quelles décisions a-t-elle prises ? Je l’ignore. Je n’ai jamais su la fin de son histoire. Je sais que Bali nous a changées, toutes les trois, chacune à notre manière, comme chaque voyage nous change. (Si nous avons cette chance). Mais sommes-nous vraiment capables de distinguer les moments qui changent nos vies ?

Les anciens représentaient la vie comme un fil, celui des trois parques, celui d’Ariane guidant Thésée dans le labyrinthe. Mais je préfère l’imaginer comme un tissu, une composition de couleurs et de motifs, une draperie dont le dessin se révèle ensuite. Je préfère me représenter la reine Mathilde brodant la tapisserie de Bayeux, une multitude de personnages, d’objets et de situations. Nos vies et nos souvenirs sont moins linéaires qu’un fil. Nous saurons plus tard, individuellement, collectivement, quels étaient les nuances et les traits de ce printemps sans fin, quelle place il occupe dans l’ouvrage final.  

Ce week-end, je me rassois dans ma cuisine avec des podcasts ou des chansons de Jarabe de Palo dans mes écouteurs. Je ne couds plus des masques, je couds des pochettes mélangeant du cuir d’agneau espagnol et du wax, la cotonnade africaine cousine du batik. À défaut de savoir où la vie me mènera, à défaut de pouvoir deviner le motif, je peux coudre le point suivant. Je peux chanter avec Pau Donés.

« Et je ne rougis pas, si je te dis que je t’aime. Et que tu me quittes ou je te quitte, cela ne me fait plus peur. Tu as été, sans hésitation, la plus belle parmi toutes les étoiles que j’ai vues dans le firmament. »  (El Lado oscuro – Le côté obscur, Jarabe de Palo)

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