Le rétrécissement du monde

J’ai de la chance, je ne suis pas en première ligne. Je travaille derrière un écran, attablée dans ma cuisine. Je ne suis sortie qu’une fois en dix jours. La planète a rétréci. Elle ne mesure qu’un kilomètre de diamètre.

En espagnol, le mot extraño est un agent triple. Utilisé comme un nom, il signifie « étranger » ou « non-originaire du lieu » comme dans un western où un nouveau venu, un extraño, arriverait en ville. Utilisé comme adjectif, il signifie « étrange » ou « bizarre ». Jusqu’ici, finalement, des usages proches de celui du français. Mais extraño est aussi la 1ère personne du présent du verbe extrañar dont le sens s’approche de « regretter », « manquer ». Dans ces jours si étranges, où nous sommes des étrangers à nous-mêmes, il y a tellement de personnes, de choses et d’habitudes qui nous manquent. Tellement d’extraños.

Mon appartement est devenu à la fois le bureau, le métro, les rues et la nature, les cafés-restaurants, les appartements de mes proches, le cinéma, la salle de concerts ou de théâtre, le musée ou la bibliothèque. J’apprécie la lumière et le calme, l’espace et le confort moderne… comme jamais auparavant. Si nous sommes tous dans notre version du Diamond Princess, j’ai une cabine de première classe.

Je m’habitue vite. À parler à mes collègues par écran interposé. À bavarder lors d’un goûter virtuel. À appeler plutôt que d’envoyer des textos. À dormir trente minutes de plus le matin. À marcher quelques pas pour me rendre sur mon lieu de travail. À porter un jean tous les jours. À utiliser les nouveaux mots de cet étrange printemps, comme skypéro (un apéritif via Skype), balconeo (toutes ces activités sociales, culturelles et sportives que les Espagnols, comme leurs cousins italiens, réalisent depuis leurs balcons) ou attestation de sortie. À demander à un voisin et ami s’il y a des pâtes au Super U. À discuter des symptômes du virus, y compris les plus étranges (comme la perte de l’odorat et du goût). À écouter mes poumons quand les pollens les font siffler. 

Quand le vaste monde me manque, je pars le retrouver où il m’attend toujours. Samedi matin, je me promenais dans les temples de Yogyakarta, au pied des volcans, regardant les dieux et des hommes sculptés dans le basalte. Des photos me transportaient là-bas, aussi sûrement qu’un Boeing 747.

Je retrouve aussi mes refuges. Lire (pas besoin de librairie, j’ai deux étagères de livres non lus). Écouter de la musique, et des livres, et des podcasts. Regarder des matchs de foot (ou, à défaut de nouveaux matchs, lire et écouter des commentateurs sportifs sur des anciens matchs). Chanter. Danser. Écrire. Disparaître dans l’instant présent. Le futur est en quarantaine.

Vendredi dernier, j’ai retrouvé ma sœur devant le supermarché voisin, entre nos deux appartements. Notre façon de nous voir. Nous avons attendu dans la file des acheteurs, sur le trottoir presque vide, au soleil. Nous avons parlé de nos matinées de boulot, il ne restait que cela à compléter après nos conversations téléphoniques de la veille.

Mais pour la première fois, nous qui avons commencé notre chemin sur cette planète collées l’une à l’autre, nous sommes restées à un mètre de distance. Extraño. Extraño comme « étrange ». Extraño comme « étrangères ». Extraño comme te extraño, « tu me manques ».

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