Etonnant voyageur

Malgré les oublis et les omissions et les mensonges, lire une autobiographie contient la promesse de rencontrer, par mots interposés, son auteur. C’est un genre littéraire que j’affectionne. La petite maison dans la prairie de Laura Ingalls a probablement été la première autobiographie que j’ai lue. Je me souviens des Confessions de Saint Augustin et de Jean-Jacques Rousseau qui figuraient au programme du baccalauréat. Il y a des auteurs insupportables et prétentieux, que je ne peux pas m’empêcher de juger pour leurs pensées ou pour leurs actes. Il y a des auteurs que je voudrais pour mentors ou amis. Il y a des auteurs avec lesquels je voudrais pouvoir engager une discussion, comme celui de la dernière autobiographie que j’ai lue.

Nous parlerions d’abord de voyages. Vétéran de la Royal Navy britannique et ancien marin de la flotte marchande anglaise, l’auteur a traversé plusieurs fois l’Atlantique, participé à plusieurs missions militaires et commerciales dans les Caraïbes, sur la côte nord américaine et en Méditerranée. Il a voyagé vers le Groenland et l’Arctique à bord d’une expédition qui visait à découvrir si un passage vers l’Inde était possible par le nord de l’Europe. Avec leurs traversées, leurs découvertes et leurs naufrages, certains chapitres ont le charme des aventures fictionnelles du capitaine Horatio Hornblower. Je l’interrogerais sur sa fabuleuse curiosité, sa soif de comprendre le monde et les autres. Dans son récit, il décrit sa visite d’une mine de charbon au Pays de Galles, sa discussion passionnée sur la tauromachie avec un prêtre en Espagne, sa découverte de New York et ses industries. Je le questionnerais aussi sur son esprit entrepreneurial, sa décision d’écrire et de promouvoir son livre lors de rencontres avec ses lecteurs dans plusieurs villes du Royaume-Uni puis en Allemagne et aux Pays Bas. Je lui dirais, enfin, mon admiration pour le combat politique qu’il a choisi de mener.

Olaudah Equiano, l’auteur de l’autobiographie The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano (en français Ma véridique histoire : Africain, esclave en Amérique, homme libre), est né sur le continent africain (Nigéria actuel) au milieu du 18e siècle. Enfant, il a été arraché à sa famille. Il a survécu à la traversée de l’Atlantique sur un bateau négrier. Il a été vendu comme esclave à son arrivée à la Barbade. Il a été renommé trois fois par ses propriétaires successifs, considéré comme un bien meuble, privé de droits, victime des violences impunies perpétrées contre les esclaves. Peu après ses 20 ans, il a racheté sa liberté grâce à l’argent gagné en commerçant entre les Caraïbes et les futurs États-Unis. Il avait appris l’anglais. Il savait lire et écrire. Il se convertirait au protestantisme et s’installerait définitivement en Angleterre, où son statut juridique était moins fragile que dans le Nouveau Monde, où pesait sur lui la menace d’un kidnapping pour être revendu comme esclave. Il militerait pour l’abolition de l’esclavage dans son pays d’adoption.  

Dans son autobiographie publiée en 1789, il écrivait pour convaincre ses lecteurs de la fin du 18e siècle de la nécessité de l’abolition de l’esclavage. Les témoignages des anciens esclaves ont alimenté le mouvement abolitionniste et le sien a été l’un des premiers, l’un des plus marquants, l’un des plus populaires. Il imaginait un modèle où les échanges commerciaux entre l’Afrique et le reste du Monde seraient effectués sur un pied d’égalité. Il écrivait pour des lecteurs des 19e, 20e et 21e siècles.

Equiano raconte qu’avant de savoir lire et écrire, il prenait des livres et leur parlait à haute voix puis il les plaçait à son oreille en espérant une réponse. Il avait compris le pouvoir des mots. Depuis mon appartement parisien, un livre entre les mains, son livre, successivement horrifiée et éblouie par l’autobiographie de cet étonnant voyageur, j’entends sa voix.  

Image par Free-Photos de Pixabay

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