La piscine

Je me souviens de l’odeur du chlore, du carrelage rugueux sous mes pieds, des visages flous pour mes yeux myopes.

En classe de quatrième et de troisième, j’allais à la piscine le soir après l’école deux fois par semaine. J’étais inscrite au club de natation avec ma sœur et une de nos meilleures amies. J’apprenais à nager le crawl, à prendre mes inspirations en rythme, une pour trois temps. Je perfectionnais mes mouvements en brasse coulée, essayant de corriger le mouvement irrégulier de ma jambe gauche. J’avais du mal à me jeter dans l’eau quand elle était trop froide. Mais quand elle était trop chaude, je râlais qu’il me manquait la fraîcheur vivifiante pour nager.

Entre les exercices, des longueurs passées à travailler alternativement les mouvements des bras, ceux des jambes, et surtout la respiration, quelques conversations s’intercalaient. Je parlais de cinéma et de musique avec les moniteurs debout à côté des plongeoirs. Et, quand l’occasion se présentait, je discutais au bout de la ligne d’eau avec la déléguée de notre classe au collège. La déléguée était rousse, très populaire, excellente élève. Dans son apparente perfection, elle était celle que j’aurais voulu être. Camarades de classe depuis la sixième, nous vivions dans deux mondes disjoints qui ne se croisaient qu’à la piscine. Loin du collège et de nos rôles attribués, en maillots de bain, dans le flou bleu, une partie de nos armures sociales disparaissait.

Un de nos sujets de discussions était ce que nous ferions « plus tard ». La déléguée et moi partagions une ambition commune –celle de tous les adolescents ?– : rendre le monde meilleur. Et le plus souvent, nous finissions entre deux alternatives –caricaturales, évidemment–, le médecin de MSF qui vaccine des enfants dans des pays pauvres ou la figure politique qui transforme le destin de son pays, la faculté de médecine ou Sciences Politiques. Je ne sais pas si nous formulions les choses plus nettement, dessinant des alternatives entre un impact localisé et direct ou un impact plus vaste mais probablement plus indirect. Impossible à dire. J’ai croisé la déléguée des années plus tard à la faculté de droit. Nous avions trouvé d’autres vocations au-delà de la médecine et de la politique.

Et pourtant, je pense maintenant que cette discussion sur notre avenir professionnel visait quelque chose d’essentiel. Notre débat portait en apparence sur des choix de carrières. Mais il nous manquait d’autres variables, d’autres paramètres. Et beaucoup de vécu. Seule l’expérience nous permettrait de poser la question que nous n’arrivions pas à formuler : Impact ou influence ?

C’est peut-être inné, c’est peut-être acquis, c’est peut-être variable selon les circonstances. Mais aussi sûrement que je suis myope et que je nage toujours la brasse de manière asymétrique, je préfère mesurer l’impact direct de mes actions à avoir de l’influence.

Image par Dim Hou de Pixabay

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