Aviron

Paris est un jeu de piste, une course d’orientation. J’utilise les panneaux des automobilistes pour m’orienter, auxquels j’ajoute ceux des piétons. Je consulte les plans de quartier affichés dans les stations de métro et au dos des arrêts de bus. J’emporte dans mes balades un vieux plan de Paris par arrondissement qu’une  femme avait laissé tomber devant moi sur un quai de la ligne 9 sans qu’elle ne se soit retournée quand je lui avais signalé la chute du très pratique objet. Je scrute les plaques commémoratives aux entrées des immeubles, celles qui signalent les anciens et célèbres résidents des lieux et des tragédies.

Je mène parfois une courte enquête. La semaine dernière, j’ai appris que l’énorme bâtiment en brique jaune aux allures d’usine qui s’élève non loin du cimetière du Père-Lachaise est le lycée Voltaire. Et Wikipédia me souffle qu’il a été construit à la fin du 19e siècle et qu’à l’époque il abritait une salle de cinéma parce que les fils Gaumont y étudiaient.

Les panneaux Histoire de Paris sont devenus mes préférés. Imaginés par Philippe Starck, installés par JC Décaux en 1992 quand Jacques Chirac était maire de Paris, ces panneaux gris acier plantés dans le sol présentent  alternativement des monuments actuels ou des lieux disparus, des personnalités, des événements ou des aspects économiques de l’histoire de la ville. Tous les panneaux sont homogènes : un dessin de bateau gravé en rouge, puis « histoire de Paris », ensuite un texte explicatif en français et, le plus souvent, une autre gravure. Les Parisiens, inspirés par leur forme, les ont baptisés les pelles ou les sucettes. En réalité, leur design est celui d’un aviron. Si Paris est un bateau qui flotte mais ne coule pas, alors chaque panneau Histoire de Paris est une rame plantée dans le sol, attendant son batelier. 

Dans le 11e arrondissement, je lis les panneaux consacrés aux fontaines de Charonne et de Montreuil, où je lis effarée que le quartier du Faubourg Saint-Antoine, quartier d’artisans travaillant le bois et aimant dresser des barricades, manquait d’eau au 18e siècle. Celui consacré à la Folie Titon me raconte l’incroyable destin des Manufactures Réveillon, théâtre d’un vol en ballon et d’un soulèvement pré-Révolutionnaire. Dans le 20e arrondissement, un autre aviron métallique marque la l’emplacement de l’ancienne barrière d’octroi, la frontière douanière de Paris, et explique pourquoi les Parisiens allaient boire et s’amuser en duty free sur les hauteurs de Ménilmontant, de Belleville ou de Montmartre. Dans le 1er arrondissement, rue du Faubourg Saint-Honoré, un panneau fait revivre pour un instant l’hôtel de Noailles, un des plus luxueux hôtels particuliers de la capitale, propriété du beau-père du marquis de La Fayette et dont il ne reste qu’une façade dans la cour de l’hôtel Saint James.

Les panneaux Histoire de Paris faisaient partie du décor, je ne leur accordai aucune attention. Ils se fondaient dans le paysage urbain, comme les lampadaires, les bancs, les poubelles. Ils étaient gris, parfois difficiles à lire avec leur texte gravé en blanc sur une surface sombre, et je snobais leur design rétro. Mais maintenant je traverse des rues pour découvrir leur contenu. Mais maintenant je sais qu’il y en a près de 700 parsemés dans la capitale et je rêve d’une application mobile où je pourrais les capturer comme d’autres chassent des Pokémons. Mais maintenant j’espère qu’ils ne seront pas remplacés par des écrans interactifs. Ils font partie de l’histoire de Paris, n’est-ce pas ? La mienne, c’est sûr.

À défaut de partir au bout du monde en avion, je visite Paris en aviron.   

Photo : Station de métro de l’Hôtel de Ville – Paris


Pour ceux qui ont Android, une appli « Découvrir Paris – Les Pelles Starck » existe !

Un site web très complet sur les panneaux Histoire de Paris https://www.wikiwand.com/fr/Panneau_Histoire_de_Paris

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2 réflexions sur “Aviron”

  1. Ton très bon conseil « raconte nous comment tu découvres Paris autrement » a été à l’origine de cette lettre !
    & C’est le but, donner envie de (re)voir Paris 😉

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