La ville masquée

« Tu es sûre que c’était à gauche de l’église qu’il fallait aller ? » me demande ma sœur.

Nous avons pris notre petit-déjeuner dans le quartier de Santa Elena, au sud de Venise. C’est le seul endroit de la ville où l’iode de la mer Adriatique arrive jusqu’à nous, en provenance des plages de l’île du Lido qui se dessine à l’horizon. C’est le seul endroit où il y a des arbres dans les rues. Je lui ai proposé de faire la balade que j’ai faite à mon arrivée, avant qu’elle ne me rejoigne, trois jours auparavant : marcher sur les passerelles qui suivent les hauts murs de brique de l’Arsenal, avec vue sur les îles de Murano et San Michele. Nous cherchons comment les rejoindre.

Je ne le dis pas à voix haute mais Venise ressemble à un labyrinthe. Des rues étroites bordées d’édifices de trois ou quatre étages peints dans des tonalités qui se répètent, vert bouteille, bordeaux, jaune safran, ocre, des places avec des anciens puits et des églises aux façades décorées de marbre ou de pierre, et partout, des canaux et des ponts pour les traverser, des quais qui se dérobent et des ruelles qui deviennent des voies sans issue. Si j’excepte le Grand Canal, la lagune qui entoure la ville et le soleil, je n’ai aucun point de repère. « Manifestement pas, mais comme j’ai fait le tour de la place, je ne sais plus de quel côté je suis partie… »

Nous cherchons depuis une heure à nous approcher des passerelles, il fait de plus en plus chaud sous le soleil d’août. Nous avons un guide et Google Maps sur nos téléphones. L’entrée sur le côté sud de l’Arsenal, une passerelle sur des douves dont je ne me souviens plus, est fermée, rendant un premier itinéraire impossible. Et au nord, nous avons pris le mauvais embranchement. Il semblerait que la ville résiste.

« Ce n’est pas grave si on n’y va pas, ça te fera un souvenir différent … » me rassure Laurence, alors qu’elle doit voir le dépit sur mon visage. « En revanche, je ne comprends toujours pas comment tu as trouvé ton chemin mardi » ajoute-t-elle avec un rire. « Une faille spatio-temporelle, peut-être ? ». 

Avec la diminution du nombre de touristes causée par la pandémie, je rêvais déjà de Venise l’été dernier. Lau m’avait envoyé le lien vers un documentaire d’Arte sur « Venise vide ». Mais j’étais restée sur la côte atlantique française, trop inquiète pour prendre l’avion. Cet été, Venise était accessible.

Le mardi matin, sac déposé à l’hôtel, j’étais partie dans une première découverte de la ville. Je venais de la place Saint-Marc et d’un vaporetto bondé,je partais donc en direction contraire, sans plan et sans à peine consulter le GPS de mon téléphone. Et de pont en pont, d’église en église, j’étais arrivée au nord de la ville, face à la lagune, avec les hauts murs de l’Arsenal à ma droite. Je savais qu’il y avait une balade à faire sur les passerelles métalliques qui les bordaient, ayant entendu parler de cette promenade par un éditeur de guides de voyage quelques mois auparavant. Les foules du Rialto et des abords du Grand Canal étaient bien loin. Je n’entendais que le bruit des moteurs de bateau et de mes pas sur le métal.

Venise subjugue ses visiteurs depuis des siècles. Une ville sans agriculture devenue richissime grâce à ses marchands. Une ville d’illusions, celles des façades ornées devant des édifices en briques, celles des dorures des églises et palais, celles du verre transformé en bijoux et œuvres d’art à Murano, celle des masques en papier mâché ornés pour le Carnaval. Alors, sans parler de faille spatio-temporelle, je veux bien croire qu’un peu de magie vénitienne avait guidé mes pas en direction des murs de l’Arsenal.

« OK, ce n’est pas grave » je dis à Lau. Sans succès, mais sans regrets, nous quittons les abords de l’Arsenal pour le quartier du Cannaregio. Notre exploration de Venise continue.


Pour écouter les conseils de l’éditeur de guides de voyage, c’est ici sur le podcast de La Voyageothèque.

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