Le bon bout de l’émotion

Paris est presque vide. Certains Parisiens ont pris le chemin des vacances. Les touristes sont peu nombreux. Le week-end dernier, nous les avons remplacés, ma sœur, une amie de longue date et moi, à bord d’un bateau-mouche pour une promenade sur le fleuve.

Postées à l’avant du bateau, nous avons admiré la succession des ponts et des monuments. Pour une fois, ce n’était pas un enregistrement, mais la voix d’une guide, qui nous décrivait la ville. En français puis en anglais. « Vous êtes Parisiennes, n’est-ce pas ? » nous a-t-elle demandé pour confirmation. Nous connaissions trop bien les secrets de la capitale.

J’ai écouté une interview de l’auteur américaine Ann Patchett au sujet de son dernier roman, The Dutch house (non encore traduit en français) il y a quelques jours. Le roman raconte les vies d’un frère et d’une sœur, Danny et Maeve Conroy, marquées par la maison de leur enfance et un passé qui les hante. Ann Patchett explique avoir finalisé une première version du roman où le personnage central était Edna Conroy, la mère des deux protagonistes. Quand Maeve avait dix ans et Danny quatre ans, Edna avait tout abandonné pour se consacrer à sa foi catholique et aux pauvres. Danny la retrouve des années plus tard en Inde, auprès de Mère Teresa, et c’est comme si Edna n’était jamais partie.

En finalisant son manuscrit, Ann Patchett a réalisé qu’elle avait écrit en « opérant d’un point de vue rationnel et non pas émotionnel » et que « le poids émotionnel de l’œuvre n’allait pas ». Elle n’avait pas intégré le fait que, pour la plupart des gens, il est inconcevable qu’une mère abandonne ses jeunes enfants, même pour une quête spirituelle, même au service d’une cause. Elle a jeté ce qu’elle avait écrit et commencé une nouvelle version, celle qui a été publiée, écrite du point de vue de Danny, et non plus de sa mère Edna. Adultes, sa sœur et lui finissent par retrouver leur mère : Maeve lui pardonne mais Danny, non. Après avoir passé un an et demi sur la première version, elle achève la seconde en quelques mois.

J’ai été frappée par cette interview. Un écrivain qui affirme que son roman était « horrible ». Un écrivain qui jette ses fichiers et ses documents pour tout réécrire. Les lecteurs n’auraient pas compris des retrouvailles heureuses entre Edna et ses enfants Maeve et Danny. « Le poids émotionnel n’allait pas ».

Depuis des années, je conseille à mes visiteurs une balade en bateau-mouche : la meilleure manière de visiter Paris et les euros les mieux dépensés d’un séjour dans la capitale. La mini-croisière permet de voir les monuments principaux en une heure, depuis le fleuve. Les guides racontent l’histoire de la ville. Être assis dans un bateau est beaucoup plus reposant que de marcher.

Mais en repensant aux confessions d’Ann Patchett, je comprends quelque chose de nouveau. Découvrir la ville à partir du fleuve qui fût son berceau est la façon « émotionnelle » de la visiter. Je comprends mieux notre joie aussi pétillante que des bulles de champagne, que nous soyons visiteurs ou Parisiens, à bord d’un bateau-mouche.

Rouletabille, le détective imaginé par Gaston Leroux, aimait dire qu’il fallait « prendre le bon bout de la raison » pour résoudre une énigme. J’ai envie de l’imiter. Souvent, pour raconter une histoire, ou pour visiter une ville, il faut prendre le bon bout de l’émotion.

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