Mafalda

Mercredi dernier, un avion a dépassé le mur du son au-dessus de Paris. Le bruit d’explosion a fait sursauter des milliers de Parisiens et fait craindre le pire. « C’est un bruit qui porte au cœur » m’a écrit une amie. Plus tard, j’ai lu que le dessinateur argentin Quino, le créateur de Mafalda, était mort à Mendoza. C’était une autre explosion, un autre bruit qui porte au cœur. 

Quino a publié les aventures de Mafalda entre 1964 et 1973, avant de continuer sa carrière d’humoriste graphique avec d’autres personnages. Les 10 volumes de la série peignent le portrait de Mafalda, écolière argentine curieuse de tout, de sa famille -ses parents et son petit frère Guille- et de ses amis, Felipe, le rêveur, Susanita, la très traditionnelle, Manolito, l’apprenti capitaliste ou Libertad, la revendicative.

En apparence, les planches s’adressent aux enfants. Mafalda adore les Beatles et déteste la soupe, Felipe est timide, Guille ne peut pas vivre sans sa tétine, Manolito a des difficultés à l’école, etc. Mais avec ses dessins simples et l’innocence et les questions des enfants pour guider les scénarios, Quino parvient à critiquer la société de son époque et à éviter la censure.

La non conformiste Mafalda se questionne sur le « made in Taiwan » qu’elle voit partout, la guerre du Vietnam ou les droits de l’Homme. Ses amis offrent un contraste : Susanita s’imagine future femme au foyer et Manolito comprend uniquement la comptabilité de l’épicerie paternelle. Et bien sûr, la bien-nommée Libertad est aussi petite et bruyante que ne le sont les libertés menacées.

Mafalda ne joue pas à la poupée. Elle prend soin d’un globe terrestre en plastique, qu’elle retourne à l’envers (pour que le Sud se développe mieux, sans « vivre tête en bas »), qu’elle couvre de pansements, qu’elle envoie en soins intensifs. 

En arrêtant les aventures de son héroïne en 1973, quelques années avant le coup d’état militaire, Quino lui a offert une jeunesse éternelle. Ses personnages ne sont revenus que pour l’Unesco ou des messages du gouvernement argentin en faveur de l’enfance. Et leurs 10 volumes ont bien vieilli, portés par le regard émerveillé et critique des enfants, par le « pourquoi ? » universel de Mafalda. Pour Quino, les enfants peuvent remettre en cause le monde des adultes, les enfants sont de vrais révolutionnaires.

Ma sœur et moi sommes arrivées à Buenos Aires à l’âge de six ans, le même âge que Mafalda à sa création. Sur les photos, je vois deux petites filles brunes avec une coupe au carré, une frange et des serre-têtes de couleur. Comme Mafalda sur les planches de Quino. Dans notre cour de récréation, ce n’était pas les importations venues d’Asie mais le taux de change entre le dollar et l’austral. À la télévision, ce n’était pas la guerre du Vietnam mais la chute du mur de Berlin, la guerre du Golfe ou la fin de l’URSS.

Nous avons appris l’espagnol grâce à l’école, à la cour de récréation et aux dessins animés. Et les BD de Mafalda font partie des premiers livres que nous avons lus dans notre nouvelle langue. Quoi de mieux que d’apprendre à poser des questions ? Quoi de mieux que de s’interroger sur le monde ?

En ce jour d’automne à Paris, la mort de Quino me va droit au cœur… mais Mafalda est éternelle, comme une autre enfance porteña dessinée au fond de mes souvenirs.

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