Le coussin confédéré

C’est un coussin beige posé sur un fauteuil en cuir dans le salon télé de mon amie Catie, à Atlanta. Sans citer la capitale de l’État de Géorgie, il énumère des lieux connus dans la ville. Comme cela fait quelques jours que je suis dans la ville de CNN et de Delta, du Coca Cola et des Jeux Olympiques, je reconnais tous les noms.

Peachtree Street, la rue de l’arbre à pêches. La rue fondatrice, citée dans Autant en emporte le vent, une cousine de la new-yorkaise Broadway qui zigzague vers le nord sur le damier régulier de la ville. Midtown, le centre chic avec les hôtels de luxe et les musées, où les belles maisons à véranda succèdent immédiatement aux gratte-ciels. Piedmont Park, le grand parc d’Atlanta avec ses pelouses, sa piscine extérieure fermée pour l’hiver, son jardin botanique, son lac artificiel et ses fausses allures de Central Park.

La liste imprimée sur le coussin continue. Ponce Market, l’entrepôt en brique des grands magasins Sears converti en centre commercial, situé sur une des promenades de la Beltline, cette suite d’anciennes voies ferrées converties en itinéraire de balades et en jardins, comme la Promenade Plantée à Paris et la Highline à New York. Virginia-Highland, un quartier aisé fondé au début du 20e siècle avec le développement du tramway. Buckhead, enfin, cette forêt-quartier résidentiel, où habite mon amie et sa famille.

Mais comme je suis venue en touriste, je vois au-delà. Mais comme je suis venue en touriste, j’ai passé de longues heures au musée d’histoire de la ville. Dans cette ville caractérisée par son étalement géographique et par des années de ségrégation raciale, le designer du coussin a dû faire des choix… où est Sweet Auburn, par exemple, le quartier afro-américain autour d’Auburn Avenue, le quartier qui a vu naître et grandir Martin Luther King ?

« Tu rends visite chez eux aux habitants célèbres » a écrit ma sœur, quand je lui ai envoyé dans la même matinée une photo de la maison natale du pasteur militant des droits civiques et celle du petit immeuble où Margaret Mitchell rédigea les aventures de Scarlett O’Hara.

Mais ce qui me glace le sang, ce sont quelques lettres imprimées sur le coussin, à côté d’un autre lieu de la ville. Stone Mtn, pour Stone Mountain. Catie me l’avait montrée des fenêtres d’une salle de réunion de son entreprise, ce roc posé au milieu du paysage plat et verdoyant.

Si je n’avais pas passé du temps à découvrir l’histoire d’Atlanta, ma lecture se serait arrêtée là. Ce serait comme écrire « Montmartre » ou « Tibidabo » sur un coussin de Paris ou de Barcelone. Mais si mon estomac se noue, c’est que j’ai lu que Stone Mountain a longtemps été un lieu de réunion pour le Ku Klux Klan et qu’un mémorial confédéré occupe le site, avec notamment une sculpture géante du président sécessionniste Jefferson Davis et des généraux Robert E. Lee et Thomas J. « Stonewall » Jackson, faisant du site le Mount Rushmore de la Confédération.

Ce n’est qu’un coussin beige dans le salon d’une maison à Atlanta, 160 ans après la fin de la guerre de Sécession, 60 ans après les lois en faveur des droits civiques des African Americans et contre la ségrégation dans le sud des États-Unis. À quel moment nous débarrassons-nous du passé ? Et, plus troublant, est-ce que je ne possède pas chez moi, utile ou décoratif, inoffensif, un objet similaire à ce coussin confédéré, sans être capable de le reconnaître ?

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4 commentaires

  1. Merci Catherine. Je n’avais pas pensé aux propos que l’on peut tenir en parlant/écrivant… mais c’est vrai… combien de coussins confédérés peuvent se cacher dans nos paroles ? Le premier pas est d’en être conscient, j’imagine 🙂

  2. C’est très bien vu et bien fait, comme à ton habitude… bravo.

    (j’apprécie également la photographie où on peut facilement se croire dans la position du surfeur qui va prendre la vague et déferler sur la ville)

    Bleck

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