Echanges linguistiques

Les mots passent les frontières, légers et rapides, en danseuse comme les grimpeurs du Tour de France.

Les médias espagnols ont adopté le mot français rentrée, à ma grande surprise. La rentrée des classes se dit, classiquement, vuelta al cole. Mais le mot vuelta, tout seul, signifiait déjà la Vuelta (a España), le Tour d’Espagne à vélo, le jumeau du Tour français et du Giro italien. Il leur manquait un mot.

« Les clubs [de football] préparent leur rentrée post-confinement » ai-je entendu, ébahie, fin mai, dans les programmes sportifs du soir à la radio espagnole. Le son « en » n’existe pas en espagnol et pourtant, il était bien là, nasal et intact. Ces jours-ci, je découvre les nouvelles conquêtes du mot, ses nouveaux terrains de jeux, puisque les journalistes l’utilisent aussi pour décrire la rentrée des spectacles ou la rentrée littéraire.

Le mot espagnol remontada a fait le voyage inverse, popularisé par une qualification retentissante (mesurée par les sismographes à Barcelone ce soir-là) du Barça contre le PSG en Ligue des Champions au printemps 2017. Le PSG avait gagné le match aller 4 buts à 0, laissant présager une élimination du Barça… qui finit par une remontada au match retour, le Barça gagnant le match 6 buts à 1. Le mot, utilisé d’abord par les journalistes sportifs français, imitant leurs confrères espagnols, est entré dans le dictionnaire français pour signifier une victoire inespérée.

La période actuelle a été propice à des nouveaux mots, du Skypero aux covidiots. Elle a favorisé des glissements, des transformations. En 2019, l’expression « distance de sécurité » évoquait la distance de freinage d’une voiture, l’écart à maintenir avec les voitures devant et derrière moi sur l’autoroute. En 2019, le mot masque évoquait les masques du carnaval, un bal masqué ou un soin pour la peau.

Les mots sont vivants, vifs, viraux. Les plus petites particules d’une langue. Ils n’ont pas besoin de passeports, de permis de travail permanents, de certificats de santé. Ils voyagent à la vitesse du son et de la lumière.

En début de semaine, à la boulangerie, j’ai surpris la conversation d’un père avec ses deux jeunes enfants. Ils commentaient ensemble la présence de guêpes, attirées par le sucre des pâtisseries, dans les vitrines. « À quoi servent les guêpes ? » les questionnait leur père. « Si elles existent, c’est qu’elles ont un rôle » a dit un des enfants, avec sagesse. « Elles ne font pas de miel, non ? » a dit le deuxième. J’ai souri derrière mon masque. Les enfants dans la boulangerie comprenaient déjà que nous faisons partie d’un écosystème.

Les mots aussi existent aussi dans un écosystème. Rentrée vient de s’installer au sud des Pyrénées où il était attendu. Personne n’occupait encore cet espace, cette niche particulière. Ou plutôt, vuelta ne voulait pas changer de rôle. Dans des dizaines d’années, il s’écrira, espagnolisé, « rantré » ou quelque chose comme cela. Et seule une petite note du dictionnaire rappellera qu’il avait traversé, léger et rapide, en danseuse comme sur un vélo, les Pyrénées. 

Image par Hans Braxmeier de Pixabay

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