Une imparfaite traduction

Les Italiens nous ont donné une expression brillante traduttore, traditore (littéralement, « le traducteur est un traître »), pour signifier que traduire, c’est trahir. Le texte traduit ne peut jamais être fidèle au texte original. C’est vrai, le traducteur est un traître. Mais ne vaut-il pas mieux un traître qu’une page blanche ?

J’ai grandi à l’ombre des bibliothèques familiales, avec leurs romans et leurs livres d’histoire et de politique, rangés en double ou triple profondeur, écrits dans quatre langues. Mes parents ont érigé en principe le fait de ne pas lire de traductions quand ils peuvent lire la version originale. Ma sœur et moi avons hérité cette mission : lire en français, en espagnol et en anglais. Et faire confiance aux traducteurs pour toutes les autres langues.  

Je reconnais avoir longtemps trouvé leur recommandation excessive. J’étais de l’école du flacon et de l’ivresse, impatiente de lire, peu importe si la version originale avait été écrite en anglais, en espagnol ou en français. Finalement, c’est une traduction de How to be good de Nick Hornby (La bonté mode d’emploi en français) qui m’a convaincu. J’ai lu successivement les deux premiers chapitres, en français puis en anglais… et la version française semblait bien pâle, sans la saveur de l’original. Traduttore, traditore.

Et pourtant, une traduction, même imparfaite, est le début d’une découverte. Je me souviens d’un article de presse établissant un parallèle saisissant entre deux régions du monde où très peu de livres étrangers sont diffusés et lus : les Etats-Unis (à l’exception de livres écrits en anglais) et le Moyen-Orient. Pour un cocktail de raisons économiques, politiques et culturelles. Comment comprendre l’autre sans pouvoir lire ce qu’il lit, sans saisir sa vision du monde, sans comprendre ce dont il rêve ?

Je finalise une traduction de mes Lettres de Barcelone en espagnol. Une idée donnée par quelques amis barcelonais il y a plusieurs mois. Quand le monde a rétréci et que mon emploi du temps s’est vidé, j’ai commencé. Le titre lui-même est un faux ami. Letra, en espagnol, signifie une lettre de l’alphabet ou les paroles d’une chanson. La traduction s’intitule donc Cartas de Barcelona. Carta signifie courrier ou lettre mais jamais le plan d’une ville.

Traduire, c’est enfiler une autre tenue, un autre mode de pensée. Ce que la langue permet d’exprimer, ce qu’elle oblige à dire, ce qu’elle laisse dans le flou. Il y a quelque chose de philosophique dans l’exercice. Par exemple, en espagnol, le verbe être se scinde en deux : ser, l’essence profonde, et estar, le moment présent. Il faut décider à chaque fois.

Je traduisais une dizaine de lettres par semaine. Je me relisais à voix haute car depuis mes six ans j’ai l’espagnol « dans l’oreille » plus que dans mes mains. Je traquais le fragnol, notamment ces propositions qui dansent entre les deux langues comme écrire « soñar con », c’est-à-dire, littéralement « rêver avec » alors que le français dit « rêver de ». Je maudissais les bons mots, les jeux de mots intraduisibles, les expressions non transposables. Je luttais contre l’envie de réécrire. Je recevais avec joie les corrections d’amis hispanophones à Barcelone, Buenos Aires et Madrid, qui me relisaient peu à peu, eux qui détectaient mieux que quiconque que je ne sais toujours pas distinguer entre esto et eso (les jumeaux espagnols des français ceci et cela) et que mon espagnol est saupoudré d’expressions argentines.

Traduttore, traditore. La rédaction a été complexe même si je connaissais parfaitement le texte, ses intentions et son sens profond. Quel travail difficile que celui des traducteurs ! Ils trahissent, certes, mais avec les meilleures intentions. Ma traduction est imparfaite mais elle a le son de ma voix. En espagnol. 

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