Fuseaux horaires

Lundi, je lutte contre le sommeil. L’écran de l’ordinateur se brouille. Mes paupières lourdes comme du plomb. J’évite le café, ce faux remède. Si j’avais été plus prévoyante, j’aurais planifié des réunions pour me maintenir éveillée dans un flot de paroles. J’attendrai la tombée de la nuit pour pouvoir enfin dormir. Je souffre d’un mal moderne, d’une affliction contemporaine quasi oubliée : le décalage horaire.

Dans un poème intitulé Faster, Plus vite, l’auteure canadienne Margaret Atwood décrit la passion des êtres humains pour nous déplacer de plus en plus vite. D’abord à pied, puis en courant, à cheval, en bateau, en train, en voiture, en avion, etc. Et si nos âmes voyagent à la vitesse de nos pas, s’interroge-t-elle, ne les laissons-nous pas derrière nous, perdues dans des marécages ?

Lundi, je lutte contre le sommeil. Mais je pense au poème de Margaret Atwood, à cette image des corps et des âmes se déplaçant à des vitesses différentes. Et si le jetlag qui m’envahit après ce long trajet par delà six fuseaux horaires représentait le temps nécessaire pour que mon âme réalise aussi le voyage ?

Deux jours auparavant, je quittais Montréal. Dans l’enceinte de l’aéroport, un encadré préparé par le musée de l’histoire de la ville rappelle à tous les passagers que les États-Unis ou l’Europe se trouvaient auparavant à plusieurs jours, semaines ou mois de Montréal, par la route, en train ou par bateau. Nous voyageons plus vite. Faster

Ma cousine et son fiancé m’ont conduit à l’aéroport. Nous avons admiré ensemble le coucher de soleil sur le fleuve Saint-Laurent et sur la ville en bavardant dans la voiture. Au moment de nous séparer, aux portes du terminal international, ma cousine a répandu de l’eau à mes pieds, comme l’avait fait ma tante il y a six ans. « Pour que tu reviennes nous voir » m’a-t-elle dit avec un sourire. Une tradition qui a traversé l’océan avec elles. Un usage parfait pour cette bouteille que je devais vider avant de passer les contrôles de sécurité.

Alors oui, je voyage vite. Pendant quelques jours, je m’emmêle dans les fuseaux horaires. Si j’interprète Margaret Atwood, mon âme va plus vite que mes pas, mais elle va moins vite qu’un avion. Et dans ces fibres de temps qui se déroulent, dans le poème qui se rembobine, restent des certitudes. La joie de revoir ma famille et mes amis de Montréal. L’eau qui me rappelle sur les rives du Saint-Laurent. Le prochain avion qui m’attend. Faster.


Pour lire le poème de Margaret Atwood (très court) : ici

📧 Pour recevoir les lettres par e-mail

Aucun spam, simplement les prochains articles du blog. Pour lire la politique de confidentialité : ici.

Publications similaires

  • L’église inachevée

    Le repas se termine avec deux cafés noisette, un pour une amie et un pour moi. Nous sommes dans la banlieue de Barcelone, à l’ombre des arbres et des parasols, sur une coquette place de village. En 1890, l’homme d’affaires Eusebi Güell -dont la statue nous tourne le dos- fondait une usine et une ville…

  • Un jardin anglais

    « Comment savoir que Chiswick se prononce sans dire le w ? », je demande à Karen, mon amie nord-irlandaise, elle qui a troqué Barcelone pour Londres il y a bientôt trois ans. « Grâce aux annonces dans les gares ou en écoutant les personnes qui habitent là » répond-elle en riant. Ma sœur et moi sommes à Londres pour…

  • Bienvenue

    Au mariage de ma cousine, sur les rives du Saint-Laurent, au nord de la ville de Québec, les quelques invités Français présents ne sont pas les premiers à mentionner des différences linguistiques. « J’ai souvent du mal à les comprendre avec leur accent » s’exclame un ami du marié. Il est du sud du Québec et il…

  • Sur la Northern Line

    À Londres, les plus anciennes stations de la Northern Line sont recouvertes de faïences de couleur rougeâtre (oxblood, pour sang de bœuf). La ligne du Nord trace un axe noir nord-sur sur les plans de métro. Dans les entrées de certaines stations, les billetteries originelles ont été transformées en encarts historiques. Les tunnels où circulent…

  • Sur les rives du Nil

    Dans une rame de métro qui traverse Paris d’est en ouest, j’ouvre un livre et je suis transportée au Caire, sur les rives du Nil. L’Égypte figure en première place dans la liste des destinations dont je rêve. Cette fascination date de mon enfance, où j’étais happée par les hiéroglyphes, la mythologie et l’architecture de…

  • Le temps des cerisiers

    Les cerisiers en fleur inaugurent le printemps. Les Japonais disposent d’un mot, hanami, qui signifie admirer la floraison des cerisiers. Je suis captivée par le cerisier japonais situé près de l’entrée nord du Jardin des Plantes, taillé comme un saule pleureur et dont le diamètre dépasse les 20 mètres. Mes yeux se nourrissent de sa…

2 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *