Le renard et le marquis

Par une belle journée d’automne, ma sœur et moi marchons dans le cimetière du Père-Lachaise. Nous apprécions la beauté et la sérénité des lieux. Nous déambulons, au hasard, le long des allées qui serpentent entre les arbres et les mausolées, comme nous l’avons fait enfants au cimetière de la Recoleta à Buenos Aires. Du point le plus haut, la Tour Eiffel nous salue.

 « Les renards ne sont pas près de montrer le bout de leurs museaux » l’une de nous dit en riant. Nos pas et nos voix éloignent la famille de 6 renards qui résident derrière les hauts murs de pierre.

Soudain, ma sœur s’exclame « Marquis de las Marismas del Guadalquivir ». Un marquis ? Les marais du Guadalquivir ? Quel rapport avec notre balade ? Invente-t-elle le nom d’un personnage de roman ? Elle signale le mausolée face à nous en guise de réponse et nous nous approchons.

« Alexandre Marie Aguado, marquis de las Marismas del Guadalquivir » je lis à mon tour. « Plutôt Alejandro María » j’ajoute. La pierre blanche dévoile d’autres informations. Sa naissance à Séville à la fin du 18e siècle et sa mort dans les Asturies en 1842. Plus étonnant encore, une plaque en argent au pied du mausolée porte l’insigne de la République argentine et commémore l’amitié entre Alejandro María Aguado et Don José de San Martín. Des marais du Guadalquivir… au delta du Río de la Plata. Car San Martín, le Libertador de l’Argentine dans sa guerre d’indépendance contre l’Espagne au début du 19e siècle, figure aussi sûrement dans nos souvenirs argentins que les Noëls en plein été, les chansons des supporteurs de Boca Juniors et les empanadas. Qui est Alejandro Aguado ? Et quelle est sa relation avec San Martín ?

Au début des années 1990, j’aurais attendu une visite à la bibliothèque mais 30 ans plus tard la solution du mystère est au bout du web. La vie d’Alejandro Aguado est digne d’un roman. Né à Séville, il intègre l’armée espagnole et combat contre les armées napoléoniennes dans la Péninsule. Puis il abandonne son camp au profit de l’armée française et devient, à la Restauration, un banquier parisien à succès. Il négocie, par exemple, les emprunts publics de l’Espagne (ce qui explique son titre de marquis) et de la Grèce. Il est aussi maire d’Evry, grand collectionneur d’art et propriétaire d’un hôtel particulier devenu la mairie du 9ème arrondissement. À sa mort, il est un des hommes les plus riches de France. Alexandre Dumas cite son nom dans Le comte de Monte-Cristo et certains affirment qu’il lui aurait inspiré le personnage de Fernand Mondego, comte de Mortcerf.

Mais quel était le lien du marquis Aguado avec San Martín ? Dans mes souvenirs d’écolière, San Martín a passé la fin de sa vie en France et est enterré à Boulogne-sur-Mer. Rien ne me permet d’établir une connexion entre les deux hommes. Une page web plus tard et je découvre que José de San Martín, né dans la colonie qui deviendra l’Argentine, a grandi en Espagne, à Malaga puis à Madrid, et a combattu, avec Aguado, les armées de Napoléon. Des années plus tard, le banquier richissime a proposé au général exilé et sans le sou de devenir le précepteur de ses enfants en France. Quelle surprise. Je pensais connaître la biographie du Libertador. Est-ce une information que j’ai oubliée ? Le signe que, vivant à Buenos Aires et à l’échelle de mon jeune âge, les années européennes de la vie de San Martín ne m’avaient pas intéressé ? La résultante de programmes scolaires argentins centrés sur la lutte pour l’indépendance ?  

Des villes aux noms si familiers scandent les biographies des deux frères d’armes : Madrid, Buenos Aires, Paris, Londres, Séville, Oran, Evry… Au Père-Lachaise ou depuis mon appartement, il n’y a pas de mur qui résiste à mon imagination.

La Fontaine, qui repose aussi au cimetière du Père-Lachaise, aurait pu l’écrire : qui cherche un renard, trouve un marquis.

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