L’élargissement du monde

Je tenais beaucoup de choses pour acquis. Des week-ends à Barcelone prévus en mars et en juin. Une randonnée en Seine-et-Marne avec des amis. Des places de théâtre achetées des mois en avance. Un concert en août à Atlanta. Et, plus généralement, les restaurants, les séances de cinéma, les déjeuners dominicaux chez mes parents, les matchs du Real, les trajets en métro. Je tenais beaucoup de choses pour acquis.

Le réveil a sonné tôt, plus tôt que lors de ces semaines de télétravail. Je voulais le calme et les rues vides, l’air frais sous mes mains. Le matin était clair et j’étais attendue. J’étais attendue par l’ange doré de la place de la Bastille. Par les platanes du boulevard Henri IV. Par le ciel et les ponts qui se reflétaient dans la Seine aussi bleue et tranquille qu’un lac.

J’ai marché vers le centre de Paris. J’ai marché le long du fleuve. Sur ses rives sont postés les lieux de pouvoir et de sacré, de richesse et de savoirs, de tragédies et de liesse. J’ai croisé des sportifs, des promeneurs. Masqués et démasqués. J’ai entendu les oiseaux qui chantaient plus fort que les bruits de la ville. J’ai emprunté les anciennes voies sur berge. Des coquelicots dansaient dans la brise à quelques mètres de l’asphalte. Je longerais les deux îles sur la rive droite et je rebrousserais chemin.

Mes yeux se sont remplis de larmes sur le Pont-Neuf. Le pont des Arts s’étirait au soleil. La Tour Eiffel pointait sa tête, telle une girafe métallique. La ville était toujours là. J’habitais dans un quartier exsangue de π km2 mais la ville n’avait pas disparu. Elle m’attendait dans ce monde élargi.

La ville était toujours là, aussi radieuse qu’une matinée de printemps, aussi bleue que le fleuve et les toits d’ardoise, aussi blanche que les pierres calcaires, aussi verte que les feuilles toutes neuves des platanes et des maroniers.

J’ai traversé l’île de la Cité et j’ai rejoint Notre-Dame. Le chantier de sa restauration a redémarré, après le feu qui l’a embrasée il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité. Je suis descendue sur les quais de la rive gauche. Puis j’ai pris le chemin du retour. Un café et une brioche m’attendaient, le reste du week-end.

Je tenais beaucoup de choses pour acquis. Les berges de la Seine comme lieu de promenade, comme terrasse,  comme extension de mon appartement. Je tenais beaucoup de choses pour acquis. Ma ville natale, la première.

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