L’île de la tortue

Des drapeaux de pays d’Amérique du nord décorent la rue piétonne qui traverse le cœur de Vincennes. Le soleil, chafouin, joue à cache-cache avec les nuages. Devant la gare RER, les réserves indiennes de l’Ouest américain affichent leurs contrastes dans une exposition de photographies. Je n’ai pas besoin d’un passeport ou d’un billet d’avion.  

Tous les deux ans, la ville de Vincennes, à l’est de Paris, accueille le Festival America, un festival de littérature nord-américaine qui est progressivement devenu une manifestation culturelle avec des projections de films, des expositions de photographies, du théâtre, quelques concerts et de nombreuses conférences avec des auteurs. J’ai profité des éditions antérieures : les livres dédicacés de Margaret Atwood et d’autres auteurs sur mes étagères en témoignent.

Je marche à pas rapides vers le lieu de l’une des conférences, un théâtre caché derrière une barre d’immeubles. Cette année, je suis venue en groupie écouter Charles C. Mann, un journaliste américain qui a écrit deux livres d’histoire excellents, 1491 et 1493. Le premier parle de l’Amérique précolombienne, dont il dresse un portrait complexe et à jour des dernières découvertes archéologiques. Le deuxième évoque le monde d’après, dans un foisonnement de sujets aussi différents que la présence des Espagnols aux Philippines, la famine de la pomme de terre en Irlande ou les quilombos, ces communautés indépendantes d’anciens esclaves au Brésil.

Les organisateurs ont retiré depuis plusieurs années ce que je préférais du festival, les lectures des auteurs. Ceux-ci lisaient dans leur langue un passage de leur dernier livre et des traductions étaient distribuées. Je me souviens encore de Craig Davidson lisant un extrait de son recueil de nouvelles Rust and bone (De rouille et d’os en français) sur un combat de chiens et du choc que j’ai ressenti en l’écoutant. Je m’étais précipitée au stand de Shakespeare and Co, la seule librairie anglophone du festival, pour acheter son livre.

La conférence commence. Charles C. Mann partage la scène avec Andrés Reséndez, historien mexicain qui enseigne en Californie. J’ai finalement choisi une thématique parmi les différentes possibilités du festival : découvrir les romans des différents auteurs Native American invités et assister à des discussions sur l’histoire des Amérindiens avant et après 1492.

Assise confortablement dans un théâtre, une salle des fêtes ou un cinéma, j’écoute et j’apprends. Je comprends sans difficultés l’anglais et l’espagnol et je n’ai donc pas besoin des interprètes, qui font de leur mieux pour ne pas trahir la pensée des intervenants, pour ne pas faire de contresens. Je ris, j’applaudis et je m’émeus avant qu’ils ne prennent la parole. Mais le moment où je voyage le plus loin, c’est quand j’entends certains des invités parler dans leurs langues maternelles, les langues des Sioux (Lakota), des Navajos (Dine) ou des Blackfeet.

L’une des invités nous explique que sa nation appelle l’Amérique du nord, Turtle Island, l’île de la Tortue, à cause de sa topographie. Une autre nous raconte la lutte menée dans sa réserve et dans le parc national attenant pour redonner officiellement aux montagnes et aux cascades leurs anciens noms. Les mots ont du pouvoir. Auteurs, libraires, éditeurs, interprètes et festivaliers le savent. Et Margaret Atwood l’écrivait mieux que personne, peut-être dans l’un des livres que je lui ai tendu pour une dédicace il y a quelques années à Vincennes : a word after a word after a word is power, un mot après un mot après un mot est du pouvoir.

Image par Pfüderi de Pixabay 


Pour lire le poème de Margaret Atwood : Spelling (jeter un sort ou épeler, en anglais)

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