Moon over Bourbon street

Je ne me souviens pas du jour. Je me souviens de l’émotion que j’ai ressentie. 

Quand j’étais lycéenne, nous vivions à Madrid et profitions de la position centrale de la ville pour découvrir le reste de la péninsule ibérique. Des journées à Ségovie, Tolède ou Aranjuez. Des week-ends prolongés en Estrémadure ou en Castille. Des vacances en Galice, en Catalogne ou dans les Asturies. Et toujours, les trajets en voiture d’un point à l’autre, avec comme bande son les chaînes de radio espagnoles et un bric-à-brac de K7 (avant que l’autoradio n’inclut un lecteur CD). Dédaignant les technologies qui auraient permis des écoutes individualisées (comme les Walkman), nous écoutions tous la même chose : chaînes d’information, radios musicales et cette collection de K7 à laquelle chacun de nous quatre contribuait. Parmi les K7 qui étaient stockées en permanence dans la boîte à gants, se trouvait celle d’un album solo de Sting, The dream of the blue turtles, dont la pochette en noir et blanc comporte une sobre photo de l’artiste britannique.

Lors d’un trajet en voiture, j’ai soudain prêté attention aux paroles d’une balade chantée par Sting. Mes progrès en anglais devaient être notables, grâce à mes professeurs, notamment celle de l’année de seconde, une Australienne qui faisait cours exclusivement en anglais. Sting évoquait un personnage se promenant de nuit et se cachant le jour, prisonnier d’une vie qu’il n’avait pas choisie, un homme tourmenté par sa conscience. Ce personnage n’avait pas de nom. Les scènes et émotions décrites pouvaient paraître celle d’une complainte mise en musique. Aucun lieu n’était cité sauf une rue, Bourbon street et une ville, New Orleans. Mais je me souviens de l’émotion que j’ai ressentie. La fierté de comprendre ce que disait Sting. Et surtout de savoir de qui il parlait, de quoi il parlait. J’ai dû pousser une exclamation. « C’est un vampire ! C’est un des personnages d’Anne Rice ! ».

J’avais lu Entretien avec un vampire de l’auteure américaine Anne Rice plusieurs années auparavant et poursuivi la lecture de l’ensemble de la série, en français puis en anglais. Ma lecture des tomes en anglais était laborieuse mais j’y avais vu une manière de progresser et surtout de découvrir la suite de la série avant même les traductions. Une amie et camarade de classe partageait mes lectures et me prêtait la série des sorcières de Mayfair de la même Anne Rice.

Je ne me souviens pas des réactions de mes parents et de ma sœur, je ne me souviens que de ma certitude. Le mot vampire n’avait pas été prononcé par Sting. Ni sang, ni morsure, ni immortalité. Mais c’était bien la Nouvelle Orléans, non ? La ville d’Anne Rice et de ses créatures imaginaires ? J’ai attrapé la boîte de la K7 dans la boîte à gants et –heureusement à cette époque pré-Wikipédia– figuraient les auteurs des paroles et de la musique de chaque chanson. Pour Moon over Bourbon street, une mention additionnelle confirmait Inspired by Interview with a vampire.

Je ne me souviens pas du jour, je me souviens de l’émotion que j’ai ressentie. Et finalement là résidait le don de Sting, celui de capturer l’essence d’un roman de 400 pages dans une chanson de 4 minutes. Et finalement là résidait le don d’Anne Rice, celui de créer des personnages inoubliables.  

Image de FotoArt-Treu de Pixabay

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2 réflexions sur “Moon over Bourbon street”

  1. Maintenant c’est tout le monde avec son téléphone & sa propre playlist. Les temps changent, c’est différent !

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