Un retraité pas comme les autres

C’est l’histoire d’un homme devenu très riche. Il vient d’un milieu modeste. Il n’a pas fait d’études supérieures. Il travaille dans une entreprise innovante, pionnière de son secteur, où il est promu peu à peu. Il fait partie des salariés avec le plus d’ancienneté dans la société. Il finit par détenir une part du capital. Le succès de l’entreprise ne se dément pas. À 44 ans, il est multimillionnaire. Il arrête de travailler.

Je me souviens de mes cours de latin. Les Romains distinguaient otium -le loisir- et negotium -l’absence de loisir-. En français, otium a disparu, mais negotium est devenu négoce.

Je pense à ce podcast américain que j’ai écouté pendant une saison et où l’hôte s’interrogeait « What is a rich life? », « Que signifie une vie riche ? ». L’argumentaire du podcast était que, lorsque nos besoins matériels immédiats sont satisfaits, chacun peut définir ce que « riche » veut dire pour lui, chacun peut trouver son otium et son negotium.  

C’est l’histoire d’un homme devenu très riche. Jules Gravereaux ne travaille pas pour Google ou pour Ebay, il n’est pas l’un des premiers salariés de Facebook ou d’Amazon. Il est né en 1844 en région parisienne. Depuis ses 14 ans, il travaille pour Aristide et Marguerite Boucicaut, les fondateurs du grand magasin Le Bon Marché. Il a gravi les échelons progressivement. À la mort d’Aristide Boucicaut, sa veuve propose aux salariés les plus fidèles de devenir ses coassociés dans le capital du Bon Marché. Après la mort de Marguerite Boucicaut, Jules Gravereaux prend sa retraite et achète une vaste propriété au sud de Paris.

« Il travaillait pour Oscar et Denise ! » je m’exclame dans la roseraie de L’Haÿ-les-Roses. Après une promenade parmi les fleurs, je prends un café avec l’amie avec qui je partage cette excursion dans le Val-de-Marne. Je viens de lire à haute voix la page Wikipédia de Jules Gravereaux, le fondateur de la roseraie où nous nous trouvons. Le parfum des fleurs flotte dans l’air.

« Le Bon Marché a été l’inspiration de Zola pour Au bonheur des dames », je continue, fière de mon raccourci entre Histoire et fiction. Je vois bien Denise donner des actions aux salariés méritants, Octave, moins.  

Je poursuis ma lecture de la biographie de Jules Gravereaux. Sa femme, Laure Thuillier, l’encourage à consacrer du temps à sa passion pour les roses. Il fait installer une roseraie dans une partie de leur propriété. Il développe de nouvelles espèces de roses. Il est chargé par le ministère de l’agriculture de recherches sur les variétés se prêtant le mieux à la distillation et donc à la parfumerie. En 1914, deux ans avant sa mort, la ville de L’Haÿ pend le nom de L’Haÿ-les-Roses.

Que signifie une vie riche ?

Elon Musk et Jeff Bezos dépensent des milliards pour aller dans l’espace. Un rêve de gamins, peut-être. Des vols très polluants. Une activité inutile pour la science.

En quittant le salon de thé de la roseraie, nous croisons un tableau qui représente Jules Gravereaux au milieu des fleurs. Comme les milliardaires américains, il était très riche. Mais il avait répondu à une autre question : « Que vais-je laisser derrière moi ? ». Son jardin demeure. C’est toujours la plus grande roseraie d’Europe.

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