Des jonquilles et une chanson

Début janvier 1969, les Beatles arrivaient dans un hangar anonyme de la banlieue de Londres pour 3 semaines d’enregistrement qui devaient se clore par un concert. L’idée de leurs producteurs était d’enregistrer le nouvel album du groupe et, en même temps, réaliser un documentaire. L’album et le film, tous les deux intitulés Let it be, sont sortis en 1970. La même année, les Beatles se sont séparés.

Le néo-zélandais Peter Jackson a réalisé un nouveau documentaire avec le même matériel originel. Les effets spéciaux n’ont pas servi à créer des forêts enchantées et des créatures magiques comme dans Le Seigneur des anneaux, mais à distinguer les voix des 4 musiciens et de tous ceux qui les entouraient sur les centaines d’heures de K7 audio disponibles auxquelles s’ajoutaient une soixantaine d’heures de vidéo. Le documentaire -ou plutôt mini-série avec ses presque 9 heures- est prodigieux.

Les Beatles fument cigarette sur cigarette. Les Beatles boivent du thé, de la bière, quelques verres de vin. Aucun d’eux n’a encore fêté ses 30 ans. Ils ont l’air si jeunes. Les Beatles se parlent tranquillement, posément, même quand ils se disputent. Surtout quand ils se disputent. Les Beatles n’ont plus de manager. Les Beatles lisent le fanzine qui leur est consacré et rigolent du contenu des articles. Les Beatles partent déjeuner. Les Beatles demandent des micros additionnels. Les Beatles fument cigarette sur cigarette. Les Beatles jouent leurs compositions. Les Beatles reprennent quelques classiques du rock ‘n roll. Les Beatles continuent de créer. Un vase rempli de jonquilles trône devant la batterie de Ringo Starr, entre George Harrison, Paul McCartney et John Lennon. 

Il y a ceux qui regarderont le documentaire pour confirmer (ou infirmer) la responsabilité de Yoko Ono, l’omniprésente compagne de John Lennon, qui aurait brisé la connexion du génial duo Lennon/McCartney. Paul McCartney lui-même ironise dans le documentaire : « ça sera quelque chose d’incroyablement comique dans 50 ans […] les Beatles se sont séparés parce que Yoko était assise sur un ampli ». 

Il y a ceux qui regarderont le documentaire pour apprendre. Comment filmer un documentaire musical. Comment créer quelque chose de nouveau, une chanson, un album. Comme travailler en équipe. Comment se disputer avec des amis d’enfance.  

Je garde en mémoire une scène qui se déroule à la fin de la première semaine des répétitions. Les producteurs discutent avec John Lennon du concert final. Faut-il aller à côté de Tripoli, dans un magnifique théâtre romain antique face à la mer ? Faut-il filmer dans un studio avec des décors transparents, en plastique de couleurs, à la Stanley Kubrick ? La tension était à son comble quelques heures auparavant, George Harrison reprochant à Paul McCartney de ne pas l’inclure dans le processus créatif.

Et parallèlement à la conversation de John Lennon et des producteurs, Paul McCartney joue au piano les premiers accords de Let it be accompagnés du « When I find myself in times of trouble, Mother Mary comes to me » puis chantonne le reste, car il n’a pas encore les paroles ni toute la mélodie. C’est la première fois où l’on entend la chanson dans le documentaire. Et moi, devant mon écran, j’ai envie de demander à John Lennon et aux producteurs de prêter attention, d’écouter la mélodie qui vient au monde, d’accueillir la chanson qui surgit. Et moi, devant mon écran, j’ai envie de souffler le reste des paroles à Paul McCartney. Ces mots qui évoquent des personnes aux cœurs brisés qui ne parviennent pas à être d’accord. Ces mots qui saisissent l’espoir d’une possible réconciliation. Ces mots qu’ils ont écrits, aussi fragiles et lumineux que des jonquilles.   

Image de mariananbu de Pixabay

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