[Les coulisses] Femmes en devenir
Préambule
Cette année, je relis chaque mois un livre parmi les livres qui m’ont le plus influencé. Le premier ? Les quatre filles du Docteur March [Little Women] de Louisa May Alcott. Je l’ai choisi pour les relations entre les quatre sœurs. Je l’ai choisi car il m’accompagne depuis mon enfance. Je l’ai choisi pour son personnage principal, Josephine March, le double fictionnel de l’autrice, rebelle, anticonformiste et romancière précoce.
Introduction
Enfant, je regardais le dessin animé japonais adapté du roman à la télévision. J’ai lu la version de la bibliothèque rose à Buenos Aires et compris que le roman se traduisait Mujercitas (« Petites femmes », comme le titre original en anglais) en espagnol.
Néanmoins, je n’avais lu que la première partie du roman, qui se termine avec le retour de la guerre du père des quatre sœurs. J’ai vu l’adaptation filmographique de 1994 à Madrid, en 1997 ou 1998, à la télévision espagnole. J’ai pleuré à la mort de Beth (un mélange d’un gros rhume et de mon attachement aux personnes) mais été impressionnée par un beau film porté par un casting exceptionnel : Susan Sarandon (Marmee, la mère des filles), Winona Rider (Jo), Kirsten Dunst (Amy enfant) et Clare Danes (Beth).
C’est donc en voyant ce film que j’ai enfin appris les faits majeurs de la deuxième partie du roman et réalisé que le titre français était un mensonge : Mr March, pasteur, était devenu un docteur pour les enfants d’une France en majorité catholique. Traduttore, tradittore. Il aurait fallu écrire Petites femmes ou Les quatre filles du Révérend March, le titre originel indiquant la thématique principale du livre, cette idée que Meg, Jo, Beth et Amy sont des femmes en devenir.
Je n’ai lu la version complète du roman en anglais qu’au début des années 2000. Et bien sûr, je relis cette version avec mes yeux d’adulte maintenant.
Ce que je vois différemment
En relisant le roman des années plus tard, je note tout d’abord ce que je vois avec des yeux renouvelés.
Le contexte politique et historique
Les quatre sœurs March, Meg, Jo, Beth et Amy, qui ont entre 17 et 11 ans au début du roman, grandissent dans l’ombre de la guerre de Sécession puis dans les années qui suivent la guerre.
Le conflit n’est jamais expliqué, ni même nommé explicitement sous le nom que lui donnent les Américains, la guerre civile (civil war). L’effort de guerre, les soldats partis sur le front, sont mentionnés. Les causes politiques de la guerre, les Etats esclavagistes ayant fait sécession, l’existence même de l’esclavage, sont totalement absents du récit.
Les quatre sœurs grandissent à Concord, ville située dans un Etat de l’Union, le Massachussetts. Leur père, le révérend March, est parti pour le front en tant que pasteur. Plus tard, le précepteur de Laurie et futur mari de Beth, John Brooks, s’engagera dan l’armée unioniste et sera blessé.
L’absence de référence plus directe à la guerre s’explique peut-être par le fait que le roman a été publié en 1868 et 1869 et que la guerre était omniprésente dans la psyché des Américains, un événement d’une telle ampleur qu’il n’avait pas besoin d’être nommé.
La structure du roman
Le premier volume se déroule sur un an, d’une fête de Noël à une autre. L’année est marquée par l’absence de leur père et par la transformation des quatre sœurs, qui réalisent toutes ce qu’elles veulent être et ce qu’elles veulent de la vie. Elles lisent The pilgrim’s progress (en français Le voyage du pèlerin) un roman allégorique chrétien écrit par le prédicateur puritain John Bunyan au 17e siècle. Elles affrontent toutes les quatre les traits de caractères qu’elles veulent corriger : l’envie pour Meg, la colère pour Jo, la timidité pour Beth et la vanité pour Amy.
Chaque chapitre est une histoire en elle-même et toutes les scènes dont je me souviens du roman proviennent de cette première moitié : le journal édité par les sœurs, leurs pièces de théâtre, le bal où Jo porte une robe portant des traces de brûlé, Amy manquant de se noyer en patinant sur un lac gelé, Jo qui se coupe les cheveux pour envoyer de l’argent à leur père, Beth qui ose aller jouer du piano chez les voisins, etc. Dans un format proche du roman-feuilleton, chaque chapitre représente une leçon de vie pour les petites femmes ou les femmes en devenir que sont les quatre sœurs.
Le second volume se déploie sur plusieurs années (six ou sept ?). Mais la logique du premier tome, avec un épisode net par chapitre, ne s’applique plus ici. Plus introspectif, ce sont autant les quatre héroïnes qui grandissent que leurs mondes qui changent. Meg devient mère de deux jumeaux. Jo rencontre le professeur allemand qui deviendra son mari. Beth dépérit progressivement, avant de mourir d’une maladie jamais nommée, comme la sœur de Louisa May Alcott. Amy retrouve Laurie en Europe.
En tant que lectrice, je ne peux m’empêcher de regretter cette structure si affirmée, si nette, dans le second tome.
La géographie du roman
Les lieux du roman me déçoivent quand je le relis. Le Massachussetts ressemble à un décor de théâtre. Même New York, où Jo passe quelques mois, semble étonnamment fade. Ou plutôt, comme un lieu où placer quelques personnages, sans dimension ni énergie propre.
J’ai préféré les descriptions des villes européennes où réside Amy (Londres, Paris, Nice et la Côte d’azur, Vevey en Suisse) car elles m’ont semblé plus authentique, plus incarnées. Un peu comme des cartes postales mais dont le lecteur devinerait vraiment les contours.
Quelques parallèles avec Orgueil et préjugés [Pride and Prejudice]
Je vois des parallèles entre les deux familles, les quatre sœurs March, les cinq sœurs Bennett d’Orgueil et préjugés.
Une sœur aînée belle et raisonnable, désireuse de se marier ? Je propose Jane Bennett ou Meg Marsh. Une héroïne au tempérament affirmé, au sens de l’humour toujours présent ? Je me souviens d’Elizabeth Bennett et de Josephine March. Une sœur cadette amoureuse de son piano ? J’imagine Mary Bennett et Beth March. Une petite dernière habitée par l’envie de voyager et de s’amuser ? Lydia Bennett (et Kitty Bennett ?) et Amy March posent leurs candidatures.
Bien sûr, les ressemblances sont exagérées. Mais elles démontrent que des romans fonctionnent dès lors que leurs personnages représentent -en partie- des archétypes faciles à identifier pour les lecteurs.
De vraies jeunes femmes
Le charme du roman provient des personnalités des quatre sœurs, de notre capacité à nous identifier à elles. Les sœurs sont de vraies enfants et de vraies jeunes femmes dans le roman, dotées de leurs personnalités propres, de qualités et de défauts. Elles sont envieuses, orgueilleuses, jalouses, colériques, hautaines, impatientes… mais aussi amicales, dévouées, courageuses, déterminées, etc.
Les références sont nombreuses à leurs valeurs chrétiennes -auxquelles je suis peu sensible- mais je ne peux nier qu’elles vivent en cohérence avec leur foi.
La seule ombre au tableau est la personnalité de Beth. Des quatre sœurs, elle est la seule à ne pas avoir de véritables défauts, à être présentée comme une quasi-sainte qui ne fait pas de projets pour l’avenir. Sa mort est tellement « annoncée » par la romancière qu’elle en devient presque caricaturale. Elle est la seule qui ne grandit pas, qui affronte simplement le déclin progressif de sa santé, entourée des poupées de son enfance. Elle reste une petite femme, sans jamais devenir une femme.
L’ambition artistique
Dans le second tome, je suis attristée quand Amy et Laurie renoncent tous les deux à leurs ambitions artistiques (peinture pour elle, musique pour lui). Leur abdication est présentée comme la conséquence de leurs rencontres avec des géants artistiques en Europe, notamment en Italie, et leur conviction qu’ils ont du talent, certes, mais pas de génie.
J’aimerais les secouer et leur parler des concepts de fixed mindset et de growth mindset développés par Carol Dweck, cette manière de voir l’intelligence et le talent comme quelque chose de fixe, de prédéterminé, ou, au contraire, d’évolutif et qui peut être développé.
À l’inverse, Jo ne cesse de progresser dans son écriture, des pièces de théâtre et articles de journaux parodiques de son adolescence, à des premières nouvelles publiées dans les journaux, puis à son premier roman au succès en demi-teinte (avec admirateurs et critiques), des histoires sensationnalistes destinées à gagner de l’argent -qualifiées de sous-littérature par le professeur Baehr, ce qui chagrine la lectrice que je suis- puis à une écriture plus mature, plus aboutie, celle qui ressemble au roman que nous lisons.
Je ne peux m’empêcher de penser ici que nécessité est mère d’invention : Laurie et Amy ont les moyens financiers pour traiter les arts comme des hobbies, ils vivront des rentes octroyées par le négoce du grand-père de Laurie. Alors que Jo n’a simplement pas le choix. Vivre de sa plume est la vraie source de son indépendance financière.
La place des femmes
Je lis le roman avec les yeux de l’expérience, j’analyse la vie des protagonistes. J’ai l’âge de Marmee, la mère des quatre héroïnes et, j’espère, un peu de sa lucidité.
La mort qui rôde autour des femmes du roman m’interpelle… alors même que la guerre de Sécession est un des décors du livre. Les femmes meurent jeunes et les orphelins sont nombreux : les neveux du professeur Baehr, Laurie lui-même, etc. Sont-elles mortes à la suite d’accouchements ? Ou d’autres maladies ? Le bébé de la famille Hummels, une famille d’immigrés allemands, meurt de la scarlatine dans les bras de Beth.
La réalité économique de la vie des femmes est un thème central. Au début du livre, Meg et Jo ont toutes les deux déjà un travail rémunéré, la première comme nounou ou gouvernante d’enfants, la seconde comme demoiselle de compagnie de leur grand-tante. Leur famille vit dans une pauvreté confortable, une genteel poverty, alors qu’ils ont été plus riches par le passé. Les choix pour les quatre sœurs semblent clairs : épouser un homme riche et changer de classe sociale, épouser un homme pauvre mais accepter des conditions de vie plus ardues ou rester dans le sein de leur famille (ce que Beth considère et ce que Jo pourrait choisir après avoir refusé la demande en mariage de Laurie).
C’est Amy qui, des quatre sœurs, est la plus déterminée à faire un bon mariage. Mais cela requiert aussi du travail et de l’habilité. Quand Laurie la retrouve dans le sud de la France, il réalise -et nous lecteurs, avec lui- qu’Amy maîtrise désormais ce qu’il appelle l’art de l’illusion. Plus prosaïquement, elle s’habille très bien avec peu, se maquille avec élégance, sait briller (mais pas trop) en société et avance dans un monde qu’elle connaît mal avec assurance et sérénité. Amy joue avec les armes dont elle dispose.
Bien sûr, je ne peux que m’insurger face à ces futurs limités par leurs circonstances. Les quatre sœurs ont des choix réduits alors que leur voisin Laurie, moins talentueux et moins ambitieux qu’elles, peut s’inscrire à l’université, étudier quelques années avant de reprendre la prospère entreprise familiale.
Mais le roman montre néanmoins d’autres possibilités pour des femmes. Dès le début du livre, Miss March, la grand-tante du quatuor, jamais mariée, vit indépendamment grâce à sa fortune personnelle, qu’elle a hérité de sa famille. Cet argent lui permet de vivre de la manière qu’elle souhaite et lui permet, à sa mort, de donner la même liberté à l’une de ses petites-nièces. Jo elle-même atteint un niveau de revenu suffisant de son métier d’autrice pour pouvoir envisager de vivre de sa plume de manière permanente.
En plaçant ses héroïnes dans un milieu privilégié mais ayant perdu sa fortune (comme sa propre famille), Louisa May Alcott peut faire le portrait, même partiel, de la société de son époque. D’autres femmes permettent d’évoquer d’autres destins :
- Hannah, la cuisinière (bonne ?) de la famille, qui travaille pour la famille March depuis l’enfance des sœurs ;
- Mrs Kirk, qui gère une pension de famille à New York et pour qui Jo va travailler quelques mois ;
- Mrs Hummels, l’immigrée allemande à la tête d’une famille nombreuse.
Et, en toile de fonds, les droits politiques car le combat pour le suffrage féminin est mentionné dans le premier tome.
Ce que j’aime toujours
Ce que j’aimais dans le roman et que j’aime encore
- La complicité et l’affection entre les quatre sœurs
- Leurs aventures multiples, inspirées de la jeunesse de l’autrice
- Les ressources dont elles font preuve alors qu’elles ont des moyens financiers limités
- Leur imagination : leurs journaux, leurs pièces de théâtre, les lettres échangées avec leur voisin Laurie … les sœurs savent se divertir autour d’activités créatives
- Leur amitié avec Laurie, un garçon puis un jeune homme, qui fait vraiment partie de leur groupe – un contrepoint bienvenu à tous ces romans où se sont des héroïnes qui intègrent une bande de garçons (Le club des cinq, Harry Potter, etc.)
- Une famille soudée, où les membres peuvent avoir des désaccords mais où la réconciliation arrive ensuite
- Une famille qui vit en accord avec ses valeurs (leur solidarité envers leurs voisins immigrants récents, plus pauvres, leur mobilisation pour l’effort de guerre, etc.)
Les leçons que j’ai gardées de mes lectures précédentes
- Incarner des valeurs comme la décence et l’intégrité, le travail, l’ambition, comme le font les sœurs et leur entourage
- Apprendre à contrôler sa colère, avec cette scène mémorable où Marmee explique à Jo qu’elle a appris avec les années à maîtriser ses émotions. Le message étant, plus profondément, que les adultes peuvent ressentir les mêmes émotions fortes que les enfants et adolescents… mais qu’ils ont appris à rester les maîtres d’eux-mêmes
- Réaliser que l’écriture et la créativité peuvent faire partie de nous. À quinze ans, comme Jo, je noircissais déjà des carnets de mots et de récits. D’une certaine manière, elle a été le modèle dont je me suis inspirée, cette image de l’adolescente avec les doigts tâchés d’encre et des idées plein la tête
Ce que j’aime maintenant
Quand je relis Little Women, je savoure les portraits de vraies femmes, complexes, qui changent avec les années qui passent. Elles ont des ambitions, des rêves, des colères, des futurs. La société les limite… mais leur offre aussi des possibilités qu’elles saisissent à leur manière. À travers l’histoire de quatre sœurs du Massachussetts il y a presque 160 ans, Louisa May Alcott va du particulier à l’universel.
En tant qu’autrice, je suis sensible à l’évolution de Josephine March en tant qu’écrivain. De l’écriture-hobby des débuts à l’écriture-métier, j’admire la ténacité et la capacité de Jo à se réinventer dans plusieurs genres littéraires et dans plusieurs styles. Son ambition est à la fois celle d’écrire et d’être lue, mais elle est surtout de vivre de sa plume. Les récits qu’elle vend ont un prix, ils lui permettent une forme d’indépendance graduelle, ils financent des soins pour Beth et sa liberté personnelle.
Dans l’adaptation de la réalisatrice Greta Gerwig sortie en 2019, le film se conclut avec une double fin : le mariage de Jo avec Friedrich Baehr, pour être fidèle au roman, mais aussi une fin alternative, où l’on voit Jo, dans une imprimerie, assister au tirage de son roman Little women. Cette version, c’est celle de la vie de Louisa May Alcott, et indéniablement, la plus juste.
Image by PublicDomainPictures from Pixabay
