[Les coulisses] 30 ans de Real Madrid
Cette histoire commence avant ma naissance, un été de Coupe du monde. Ou sur les bords du río de la Plata, quand j’apprenais progressivement l’art et la manière d’être fan, les chansons des supporters de Boca Juniors sur mes lèvres et dans mes oreilles. Ou quand j’étais collégienne, que ma sœur écoutait le multiplex des matchs le soir à la radio, que nous regardions l’Euro de football avec une amie et que bientôt je lirais des articles dans la presse madrilène sur le club principal de la ville. Mais si je dois donner un vrai point de départ, mettre une date dans le calendrier de ma vie, je cite le match Real Madrid – Real Sociedad (le club de San Sebastián), au stade Santiago Bernabéu, le 19 octobre 1996. Une remontada, gagnée 6 – 1, où le Real avait été mené au score avant de retourner le match.
Comme l’affirme un des footballeurs fictifs de la série US Ted Lesso, « Fútbol is life ». Ou comme dit Jorge Valdano, ex-joueur et ex-entraîneur du Real, « le football est la chose la plus importante des choses les moins importantes ». Voici trente souvenirs comme autant d’échos des années passées à suivre un club de football.
Je me souviens…
- De buts spectaculaires, de contrôles de balle prodigieux, de parades incroyables, de passes de l’extérieur du pied, de passes de tacón (talon), de célébrations, d’interviews post-match, de conférences de presse…
- De la pelouse verte quasi fluorescente du stade Santiago Bernabeu au milieu des années 1990 et cette odeur de cigares cubains qui flottait autour de moi dans les tribunes du Fondo Sur, odeur que j’associerai pour toujours à mon club ;
- De ce pénalty tiré par Cristiano Ronaldo contre la Juventus dans les dernières minutes d’un quart de final de la Champions League, qualifiant le Real, regardé dans un bouiboui de mon quartier où ils supportaient le club turinois ;
- De la finale de Lisbonne en 2014 contre l’Atlético de Madrid. J’étais à l’autre bout de l’Europe, dans un hôtel d’Istanbul avec une vue splendide sur le détroit du Bosphore. J’étais au téléphone avec mon père, débriefant du match dans ses derniers soupirs, quand Sergio Ramos a bondi dans les airs et égalisé le match, forçant les prolongations qui mèneraient à la Décima, la 10ème Copa de Europa, la première en 10 ans ;
- Du frisson de la 14ème Copa de Europa, la sensation que le destin serait favorable au Real Madrid quand les crampons du défenseur Ferland Mendy arrêtaient un but de Manchester City en demi-finale que les commentateurs sportifs espagnols commençaient à crier ;
Je me souviens…
- De mes doigts maculés d’encre, quand je lisais encore les quotidiens sportifs espagnols Marca ou As dans leurs éditions papier, quand je me plongeais dans la section sport des journaux généralistes El Mundo, El País, ABC ou La Vanguardia avant tout le reste, ce qui faisait que je commençais toujours par lire le journal par la fin, le programme télé et le foot ;
- Des murs de ma chambre de lycéenne, recouverts presque entièrement de posters et de photos des joueurs de mon équipe, plastifiées derrière le même plastique transparent qui servait à recouvrir nos livres scolaires ;
- De mon écharpe qui a traversé les décennies, toujours intacte, en laine violette et blanche, brodée avec le nom et l’ancien écusson du club. Par superstition, je ne la sors que rarement de son placard, mais je n’ai jamais oublié comment l’enrouler autour de mon poignet et comment la faire tournoyer en l’air pour célébrer une victoire importante ;
- Du toucher satiné d’un maillot violet acheté neuf au Corte Inglés de Barcelone pour l’offrir au fils d’une amie après un pari perdu (ou gagné). Je lui avais promis un maillot du Real si le club gagnait encore la ligue des champions. Quel plaisir de demander au vendeur d’ajouter le flocage Champions League sur la manche, le chiffre 14 tracé sur la coupe légèrement en relief, et de payer sans sourciller ce supplément ;
Je me souviens…
- De la fierté que je ressens quand je vois des jeunes femmes portant le maillot du Real dans la rue, à Madrid, à Barcelone, à Paris. Le seul que mes parents m’ont offert, vintage maintenant, je ne l’ai jamais porté comme elles le font ;
- Des fils de mes amies les plus proches qui portent des maillots du Real quand ils savent qu’ils vont me voir. Merci à T., merci à H. J’étais si honorée de vous voir en blanc l’été dernier, écusson du Real sur le cœur ;
- Des émissions de football tard à la radio dans la nuit espagnole, celle que j’écoutais il y a 30 ans (Supergarcia sur la Cadena Cope, avec José María García), celle que j’écoute aujourd’hui (El larguero sur la Cadena Ser, présentée par Manu Carreño). Maintenant, c’est dans le métro ou dans la rue, le lendemain matin (podcasts obligent) que j’écoute journalistes et présentateurs débattre des matchs, souriant toujours aux expressions espagnoles que j’affectionne, Apaga y vámonos [On éteint et on s’en va, une sorte de « Les carottes sont cuite »], Salir por la puerta grande [Sortir par la grande porte de l’arène de tauromachie, comme pour dire « Être fêté comme un héros »] ou Qué Dios nos pille confesados [Que Dieu nous surprenne déjà confessés, leur façon de dire « La fin du monde approche… »]. Le football est une langue, une succession de mots. Hay liga [le championnat est encore en jeu], penalti y expulsión, partido a partido [match après match], remontada et campeones.
- Des chroniques brillantes post-match de Sid Lowe, journaliste britannique installé à Madrid depuis le début des années 2000, écrivant, entre autres, pour The Guardian. Comme étranger, comme titulaire d’un doctorat en histoire, il pose un regard attentif sur la société espagnole à travers le football. C’est toujours grâce à lui que j’en apprends le plus sur un joueur, un club ou une ville. L’entendre à la radio espagnole, accent britannique inclus, est un plaisir ;
- Des chansons que j’associe au football, celles de maintenant, Sweet Caroline ou Freed from desire ou Seven nation army… à celles de mon adolescence madrilène ;
- Des vidéos de RMC Sport sur la saison 2021 – 2022 du Real en Champions League. Lyriques, poétiques. Presque meilleures que les matchs eux-mêmes ;
- Des articles sur La Liga que j’envoie à mes collègues de maintenant, car un club de foot de première division est étrangement connecté à nos vies et ce n’est pas le Real ;
Je me souviens…
- De l’ère des présidents de club de football dignes des télénovelas ou des romans de séries noires… aux entrepreneurs et aux fonds d’investissement d’aujourd’hui ;
- Des changements de looks et des changements d’époque : la coupe de cheveux horrible de Raúl au début des années 2000 (courts au-dessus, longs sur la nuque), de l’arrivée des tatouages, des survêt’ qui ont été remplacés par des costards Louis Vuitton ;
- D’avoir été témoin de l’expansion économique incroyable du football, qui est peut-être sa perte pour l’avenir. ”Es una mafia, la UEFA [la FIFA] es una mafia” (à chanter sur l’air de la très cubaine Guantanamera…)
- De cette société du futur dans un vestiaire, ce melting pot d’immigrés (des expatriés) presque comme les autres et de joueurs venus de toute l’Espagne. De Zinedine Zidane qui vit depuis 25 ans à côté de mon lycée à Madrid ;
Je me souviens…
- Du poème If de Rudyard Kipling, cité par l’entraîneur Fabio Capello comme son inspiration, que j’avais soigneusement découpé dans le journal (dans sa traduction en espagnol)
« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir » ;
- D’une phrase simple et directe de Raúl, capitaine et emblème du club pendant une décennie : « menos hablar y más actuar », « moins de paroles et plus d’actes » ;
- Du nom de mon entreprise, qui est un clin d’œil au Real, une référence que presque tout le monde comprendrait en Espagne et que personne ne comprend en France, ma manière de me souffler : il faut aller jusqu’au bout et croire en son destin ;
- Du parcours exemplaire d’Alvaro Benito Villar, ex-entraîneur et ex-joueur mais aussi commentateur sportif, présentateur, chanteur et guitariste d’un groupe de rock. Il était promis à une grande carrière dans l’attaque du Real mais il a été blessé gravement au genou à peine entré dans la vingtaine. Posé, lucide, il a pris une guitare quand il ne pouvait pas jouer au foot, passé ses diplômes d’entraîneur et il mène une carrière multiple et fascinante. L’écouter parler à la radio, avec ses convictions, son jugement sûr, est toujours intéressant… et toujours un rappel qu’on peut faire d’un mauvais coup du destin… autre chose ;
- De la force de l’amitié contre la haine et la division, pour garder en mémoire l’image de Predrag Mijatovic, monténégrin, et Davor Suker, croate, célébrant les buts du Real ensemble ce soir d’octobre 1996, un an après la fin de la guerre en ex-Yougoslavie. J’entendrais bien plus tard Mijatovic expliquer dans un podcast qu’il s’était fait des ennemis en allant voir jouer un match de la toute jeune sélection croate en 1994 en Espagne… mais que s’ils n’étaient plus ses compatriotes et ses coéquipiers en équipe nationale… les joueurs croates étaient toujours ses amis ;
Je me souviens…
- De ma colère quand j’ai compris que le football féminin avait été interdit pendant plus de 50 ans. Non pas sous-développé par manque de moyens économiques, par des préjugés sociaux, par tout ce qui prive les femmes d’égalité. Mais interdit au plus haut niveau par la Football Association anglaise, puis par la FIFA, sous l’influence de cette dernière. Un club professionnel ou amateur risquait de perdre sa licence s’il acceptait de prêter ses installations à des clubs féminins, ou s’il créait une section féminine. L’empire du monopôle dans ces heures les plus sombres. La décision venait du plus haut de l’organisation du football mondial. Quelle honte.
Je me souviens…
- Des discussions d’hier et d’aujourd’hui, quand je continue de surprendre car une femme ne devrait pas s’intéresser au football ;
- D’avoir partagé trois décennies de succès avec ma famille et mes amis dont certains sont aussi des supporteurs du Real. Mon père avait vu les 6 premières Copas de Europa en noir et blanc à la télé… nous en avons partagé 9 de plus ;
- De tous mes manières d’être une fan : parfois dans la distance (lire les comptes-rendus des matchs sur Internet), parfois dans la proximité (regarder les matchs en direct, écouter les émissions de radio ou de télé consacrées aux matchs, lire les articles et les colonnes d’opinion et m’immerger totalement dans l’actualité du club) ;
- De tous les joueurs que j’ai vus défendre les couleurs du club en trente ans. De Fernando Hierro à Kylian Mbappé, de Toni Kroos à José María Gutierrez « Guti », de Karim Benzema à Roberto Carlos, d’Iker Casillas à Modric, de Marcelo à Ruud Van Nilstelroy. Le blanc de leurs maillots, je le porte les jours des matchs importants, je le porte après les victoires, j’enfile les couleurs de mon club comme un uniforme, comme une seconde peau.
Cette histoire commence avant ma naissance. Cette histoire continue. Une identité que je cultive depuis longtemps, et pour longtemps. Madridista, merengue, supportrice du Real Madrid.
