[Les coulisses] Telle mère, tel fils ?

Préambule

Cette année, je relis chaque mois un livre parmi les livres qui m’ont le plus influencé. Dans la liste figurait Il faut qu’on parle de Kevin, livre emblématique de Lionel Shriver sur un adolescent meurtrier. Je gardais de ma lecture initiale une admiration pour la plume de l’autrice que je voulais confronter à la lectrice que je suis devenue.

Introduction

Un exemplaire dédicacé de We need to talk about Kevin [Il faut qu’on parle de Kevin, en français] est posé dans ma bibliothèque. Je l’ai lu en 2007, acheté à Paris ou à Londre. Quelques années plus tard, son autrice, Lionel Shriver, était venue au Festival America de Vincennes et je l’avais apporté pour qu’elle le signe.

Je ne l’avais jamais relu mais je me souvenais de l’intrigue. Kevin, un adolescent américain, a commis une tuerie lycéenne comme celles qui défraient les nouvelles du soir aux Etats-Unis depuis le milieu des années 1990. Eva, sa mère, écrit à Franklin, mari dont elle est séparée et père de Kevin, pour revivre tous les épisodes qui ont conduits à la journée fatale. Je me remémorais des scènes les plus dures du livre : une confrontation violente entre mère et fils dans son enfance, un moment atroce contre une petite fille, la tuerie elle-même. Je me rappelais le débat entre l’inné et l’acquis, la culpabilité d’Eva ou celle de Kevin. Ma mère -qui avait lu le livre sur mon conseil- condamnait sans appel Eva pour l’éducation de son fils. De mon côté, j’admirais l’autrice d’avoir maintenu cette ambiguïté, cette double interprétation toujours possible. Lionel Shriver elle-même se félicitait, dans une interview à la fin du livre, d’avoir suscité des discussions sur les origines de la violence de Kevin.

Je ne l’avais jamais relu, comme pour enfermer la cruauté de Kevin entre des feuilles de papier.

Une relecture

L’histoire de la violence

Lionel Shriver est intéressée par le débat entre les lecteurs sur les origines de la violence de Kevin. Pourquoi a-t-il tué plusieurs de ses camarades de lycée et une professeure qui l’appréciait ? Kevin est-il dénué d’empathie depuis sa naissance ou est-ce la froideur de sa mère à son égard qui a fait apparaître chez lui ces traits de personnalité ? La violence est-elle innée ou acquise ? Le mot « psychopathe » ou « sociopathe » n’est jamais écrit mais la manière d’être de Kevin le suggère.

Ma relecture de 2026 est plus précise, plus détaillée. Lionel Shriver montre, dans le récit, que la violence plane sur la famille de Kevin depuis longtemps :

  • Sa mère, Eva Katchadourian, a des origines arméniennes. Le génocide arménien est mentionné à plusieurs reprises, notamment le fait que les grands-parents d’Eva ont survécu par miracle ;
  • Eva est née en août 1945, juste après que les bombes nucléaires américaines ont frappé Hiroshima et Nagasaki ;
  • Eva est une enfant posthume : à sa naissance, son père, soldat de la deuxième guerre mondiale, a déjà été tué dans le conflit ;
  • Eva grandit avec son frère auprès d’une mère agoraphobe qui ne sort plus de chez elle, contraignant ses enfants à affronter le monde seuls dès leur plus jeune âge et à cacher la maladie mentale de leur mère.

L’autrice souligne aussi, à travers la narration d’Eva, la violence de la société américaine :

  • La violence des gangs : Eva contraste les tueries de masse des milieux privilégiés et la violence des inner cities qui touche d’autres adolescents et jeunes adultes ;
  • L’accès aux armes à feu.

Et sans que cela ne soit expressément nommé dans le livre, celui-ci dessine la violence du capitalisme à la fois aux Etats-Unis, mais aussi dans sa manière de s’exercer sur le monde : consommation des ressources, « consommation » du tourisme (qu’Eva représente en tant que fondatrice d’une maison d’édition à la Lonely Planet).

Kevin est donc le produit à la fois de ses gènes, de son éducation, de traumatismes intergénérationnels… mais aussi de son environnement : une société violente où l’accès aux armes est facile.

Mon seul regret ? Lionel Shriver ne souligne jamais, à travers sa narratrice, que la majorité des auteurs de tuerie de masse sont des garçons et des hommes… alors que la violence de Kevin est aussi la marque du patriarcat.

Le sens de la vie

« Il n’y a pas de secret » répète Eva à plusieurs moments du livre. Pas de secrets quand on grandit, pas de secrets pour être un adulte, pas de secrets à l’existence. Quel sens donner à la vie, alors ?

Avant la naissance de Kevin, son job de fondatrice d’une maison d’éditions donnait son sens à la vie d’Eva. Son job et son mariage avec Franklin. Kevin, à l’inverse, est désintéressé par le monde. Il n’a pas de hobbies, pas de centres d’intérêt. D’ailleurs, Eva le souligne, Kevin a tué ou blessé des lycéens qui avaient des passions : cinéma, théâtre, basketball… Kevin n’imagine pas de métier ou de futur, il semble contempler le monde avec les yeux d’un spectateur ennuyé.

En creux, Lionel Shriver construit peut-être une critique de la société américaine qui n’arrive pas à imaginer des sens à l’existence en dehors du modèle de la famille et du matérialisme. 

Par beaucoup d’égards, le personnage de Kevin me rappelle Meursault, le héros de L’étranger de Camus, meurtrier lui aussi car rien ne l’empêche de tuer un autre humain, meurtrier car le monde est dénué de sens.

Telle mère, tel fils ?

Lors d’une visite en prison, la mère d’un autre jeune homme dit à Eva « Nous [les mères] ne sommes pas responsables. » Car la maternité est un des thèmes centraux du livre. Eva est une mère qui en fait trop, Eva est une mère qui n’en fait pas assez… Après la tuerie, la société américaine la jauge, l’évalue, la considère.

Lionel Shriver ouvre la boîte des secrets, des sujets qui sont presque des tabous, surtout aux Etats-Unis où la famille est mise en avant comme valeur essentielle. Eva ne voulait pas vraiment avoir d’enfant, mais elle s’est laissé convaincre par son mari, Franklin. Eva souffre de dépression post-natale. Eva ne crée pas de lien avec son fils. Eva se sent coupable de travailler mais finit par devenir mère au foyer, même si la carrière de Franklin est moins prometteuse que la sienne et qu’il aurait pu être un excellent père au foyer : la société emprisonne aussi Franklin dans un rôle. Eva regrette d’avoir été mère. Eva préfère Celia, la cadette de Kevin, à son fils aîné. L’un après l’autre, Lionel Shriver écrit noir sur blanc ce que les femmes n’osent pas dire tout haut, ni s’avouer à elles-mêmes. 

Mais dans ma relecture, je suis soucieuse des ressemblances entre Eva et Kevin. Le gaslighting est un élément central de leur relation. Tels des miroirs, chacun préserve la trace de la violence de l’autre : pour Eva, les mappemondes de son bureau recouvertes d’encre rouge par Kevin lors d’une de ses colères, pour Kevin une cicatrice au bras, preuve tangible du seul moment où Eva a perdu le contrôle d’elle-même. Eva est lucide, capable de reconnaître dans Kevin certains de ses propres traits de caractère : elle établit, froidement, un parallèle entre sa propre capacité à partir seule à l’autre bout du monde en décomposant en étapes successives et la manière dont son fils a décomposé sa machination meurtrière.

Quand Eva arrête d’essayer de comprendre les actions de son fils et qu’elle analyse son propre comportement… elle arrive enfin à lui parler. Le titre ne devrait-il pas être Il faut que je parle à Kevin ?   

La plume de Lionel Shriver

Dans ma relecture, la période historique dépeinte par le livre me fascine. Eva écrit une série de lettres à Franklin et, comme événement d’actualité, elle évoque l’élection présidentielle américaine de 2000, les votes comptés et recomptés en Floride pour que le candidat républicain George W. Bush devienne président au détriment du candidat démocrate Al Gore.

Lors de ma première lecture du livre, Kevin me semblait bien plus jeune que moi, lycéen alors que j’étais une vingtenaire avec un emploi et un appartement. Mais dans ma relecture, j’écarquille les yeux quand je réalise que Kevin est né en avril 1983, qu’il est, comme moi, un enfant des années 1980 et 1990… version US. Lionel Shriver saupoudre d’ailleurs le livre de références à l’actualité politique, comme autant de marqueurs du temps qui passe, avec des références aux présidents à la Maison Blanche (Reagan, Bush, Clinton…)

J’apprécie aussi également des détails qui semblent lourds de sens, de potentiel pour être interprétés :

  • Eva écrit des guides touristiques en partant seule au bout du monde on a wing and a prayer (« sur un coup de chance », c’est-à-dire aussi avec un budget minuscule) et qui « consomme » le monde
  • Franklin repère des lieux pour des séances photo de marques (publicités, films)
  • Franklin choisit une maison dans la banlieue de New York lors d’un des déplacements professionnels d’Eva mais elle va détester cette maison car elle n’a aucune histoire, un design récent, de grandes baies vitrées et pas assez de portes (comme les Etats-Unis ?)
  • Kevin fait tout en secret : apprendre à marcher, manger, apprendre à lire et écrire
  • Kevin porte des vêtements trop petits pour lui, en opposition aux vêtements baggy à la mode dans les années 1990, style qui est peut-être la meilleure représentation qu’il se sent à l’étroit dans son propre corps.  

La plume de Lionel Shriver m’impressionne, en particulier la structure du livre. Eva cherche, même si elle s’en défend parfois, à comprendre le pourquoi de la tuerie. Les visites-confrontations entre Eva et Kevin (qui est en prison désormais) servent de fil conducteur, avec une longue suite de plongées dans le passé de la famille. Qui est le véritable Kevin, Eva s’interroge tout au long du livre, l’adolescent maléfique et meurtrier, ou l’enfant grippé âgé de 10 ans qui ne veut que la compagnie de sa mère ? En tant que lectrice, je suis progressivement happée par le livre, dont le suspens grandi entre révélations dosées et crescendo vers la journée fatale.

J’apprécie surtout qu’Eva soit le narrateur non fiable de sa propre vie. Eva n’est pas sentimentale, elle consacre peu de temps à l’introspection, lui préférant une sorte d’autopsie de l’enfance et de l’adolescence de Kevin. Mais ses souvenirs sont partiels, le passé rempli d’omissions, de demi-vérités et d’interprétations. Eva ment : elle a menti à son mari, elle a menti aux juges… et, d’une certaine manière, elle nous ment encore à nous, lecteurs.

Plus généralement, Lionel Shriver affirme à travers son roman que nous sommes tous les narrateurs non fiables de notre propre vie. Nos souvenirs sont toujours parcellaires, interrompus, perfectibles, façonnés par la perception que nous avons de nous-mêmes, par la manière dont nous nous racontons notre vie. Et cette narration peut toujours être remise en cause.

Conclusion

J’ai été étonnée de la richesse de cette relecture, des multiples nuances et interprétations que contient le livre. Il faudra que je le relise, notamment pour prêter encore plus attention à sa structure, à la manière dont Lionel Shriver articule les souvenirs d’Eva et les scènes en prison entre Eva et son fils, comme une chaîne entre le passé et le présent. Je pense que le livre contient encore d’autres manières de voir les personnages. Comment aurait été écrit le même récit du point de vue de Franklin, par exemple ? Ou des voisins ? Ou d’un camarade de classe de Kevin ? Ou de Kevin lui-même ?

Une amie a lu le livre récemment et elle me confiait qu’elle aurait aimé lire le livre avoir d’être mère, pour pouvoir comparer ses impressions avant la maternité avec celle de la mère qu’elle est devenue.

Kevin était enfermé dans sa prison de papier mais il était très intéressant d’en franchir la porte à nouveau, près de vingt ans après.  

Image by 경복 김 from Pixabay

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