Le château des cactus

« Èze-sur-Mer 45 minutes » prévient le panneau à l’entrée du village d’Èze, sur la Côte d’Azur, entre Nice et Monaco. À ma gauche, le sentier de randonnée s’ouvre pour le promeneur, une descente en lacets vers la plage et la Méditerranée. Je prends la rue à droite, celle qui monte.

Le village a beaucoup de charme, avec ses ruelles pavées qui serpentent sur le piton rocheux. Les murs de pierre sont de la couleur du sable. Des bougainvilliers aux fleurs fuchsia dégringolent des toits, des aloé poussent devant les maisons serrées les unes contre les autres. La mer se cache derrière les grilles des résidences et les façades de deux hôtels chics, elle se laisse deviner depuis les terrasses des restaurants. Les galeries d’art et les boutiques élégantes évoquent les touristes fortunés qui ont leurs habitudes sur la Riviera. 

Je poursuis mon chemin jusqu’à l’entrée du jardin botanique qui occupe la partie la plus haute du village. Après la deuxième guerre mondiale, le maire de la ville et le fondateur du Jardin Exotique de Monaco ont eu l’idée de planter un jardin de cactus sur les ruines de l’ancien château d’Èze, à près de 500 mètres d’altitude au-dessus de la Méditerranée, sur ce dé à coudre posé dans le paysage.

Le long des escaliers et des allées du jardin, les plantes prennent le soleil : aloé, cierges et candélabres, coussins de belle-mère arrondis et épineux, agaves multicolores, figuiers de barbarie chargés de leurs fruits pourpres. Des encarts explicatifs racontent l’histoire du village et de son château, détruit sur ordre de Louis XIV pendant la guerre de succession d’Espagne en 1706 alors que la région n’était pas encore française. Les ruines de la forteresse attiraient déjà les touristes de la Belle Époque. Dans une zone irriguée, je respire le parfum des pins, celui des vacances, et j’admire les feuillages des palmiers et des papyrus, l’ombre argentée des oliviers.

Le panorama est exceptionnel. À l’est, le Cap d’Ail qui cache Monaco. À l’ouest, le Cap-Ferrat, Nice, la baie de Cannes que je devine avant le massif de l’Estérel. Au nord, la montagne et la Haute Corniche, cette ancienne route romaine qui longeait la Méditerranée. Au sud, dans le vertige du surplomb, les maisons aux allures médiévales d’Èze, les villas et les petits immeubles dans les pentes, la ligne de train qui longe la côte, et enfin, la mer, d’un bleu étincelant. 

Tel un caméléon, le jardin se fondrait presque dans le paysage, les mêmes pierres, le même vert. De loin, sur la Corniche, seule la forme régulière des anciens murs et sols du château trahit sa présence. Quelle belle idée de transformer des ruines en jardin, de transformer un lieu de surveillance et de contrôle en une escale contemplative.

À mon retour à Paris, je regarde avec un œil nouveau les humbles cactus de mon appartement.


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