Le Père Noël est une ordure

Deux étudiantes débattaient. L’une était blonde, l’autre était brune. Elles se connaissaient un peu, assez pour balayer toute réserve, assez pour sortir leur meilleur jeu. Le sujet de leur échange tenait sur un morceau de papier : « Le Père Noël est-il une ordure ? ». La blonde avait considéré la question avec sérieux, sans faire référence au film des années 1980. Elle avait pris la défense de cette fête religieuse et familiale, de la beauté des traditions, de cette magie faite de lumières et de pains d’épice. Elle ne le dit pas, mais elle avait grandi en Alsace dans une famille catholique. La brune lui répondit. Noël était gâché par la frénésie de consommation qui détruisait la planète. La fête obligeait à des exercices de diplomatie ou ravivait des blessures dans les familles recomposées, désunies ou endeuillées. Et que dire des athées et des non-Chrétiens, de ceux qui ne fêtent pas Noël dans une République qui revendique sa laïcité ? Elle ne le dit pas, mais elle avait grandi à Paris et à l’étranger dans une famille pas tout à fait catholique.    

Je ne suis pas comme Scrooge, le héros du Cantique de Noël de Dickens, qui qualifie Noël de « sottise » au début du roman et refuse les requêtes de charité et les invitations de son neveu pour un repas. Il me manque la clé de voûte impossible à feindre : la foi. Mais si l’esprit de Noël passé (the ghost of Christmas past dans la version originale), un des trois esprits du conte, m’emportait en visite dans mes souvenirs, il trouverait tout le reste.

Il verrait le calendrier de l’avent de mon enfance où des moutons Playmobil avançaient vers la crèche, des sapins couverts de guirlande et une plante verte décorée dans un salon de Buenos Aires. Il accompagnerait ma grand-mère maternelle dans un avion venu d’Alger, ravie de partager des cadeaux pour l’anniversaire d’un des prophètes. Il entendrait des chants de Noël, Tino Rossi ou Fairouz, Mariah Carey ou Frank Sinatra. Il humerait des menus variés et parfois fantaisistes : le canard à l’orange responsable d’un empoisonnement collectif, un foie-gras entré clandestinement aux États-Unis ou du couscous. Il devinerait des Noëls en grande pompe, plans de tables inclus, et des Noëls en petit comité. Il s’étonnerait de ne pas toujours retrouver Paris, de la remplacer par la Normandie de ma grand-mère paternelle, par des villes américaines ou espagnoles. Il se surprendrait de voir des années fastueuses avec des dizaines de cadeaux et d’autres plus sobres. Il s’assiérait sur un banc d’église pour l’une des rares messes de Noël auxquelles j’ai assisté avec ma grand-mère paternelle.    

Je ne suis pas comme Scrooge. J’ai trouvé depuis longtemps ma manière de fêter Noël, autour de deux constantes : la liberté d’interpréter la fête comme je le souhaite –dans le respect des autres– et la certitude que le cœur de la fête réside dans tous ceux qui y participent. Cette année, plus que jamais, notre capacité à imaginer Noël différemment a été sollicitée.    

Les deux étudiantes ont été félicitées par les spectateurs de leur débat très animé. Jamais à la hauteur du film Le Père Noël est une ordure mais peut-être le meilleur des débats organisés cet après-midi-là. Elles sont devenues amies. Et quand la blonde est repartie vivre en Alsace quelques années plus tard, elle a proposé à la brune de lui rendre visite pour les marchés de Noël. La brune a-t-elle accepté l’invitation, elle qui décriait la commercialisation intempestive de la fête ? Absolument. L’esprit de Noël passé confirme nous avoir vues ensemble dans les rues de Strasbourg, une Alsacienne fidèle à la fête de Noël, une Parisienne toujours prête à la réinventer.     

Image par Jill Wellington de Pixabay

📧 Pour recevoir les lettres par e-mail

Aucun spam, simplement les prochains articles du blog. Pour lire la politique de confidentialité : ici.

Publications similaires

  • Encore et encore

    Margaret Atwood a écrit La servante écarlate au début des années 1980, inspirée par des séjours en Europe de l’Est et en Afghanistan. Dans cette dystopie, les Etats-Unis sont devenus une théocratie, définie notamment par le contrôle exercé sur les femmes. Atwood avait fixé une limite à son imagination : n’inclure aucun événement ou pratique qui…

  • Un oeil fermé

    À Venise, j’observais le ballet incessant d’embarcations de tous types : gondoles et taxis pour les personnes, barges chargées de marchandises ou de poubelles, bateaux de la police ou des pompiers. J’ai emprunté les rues étroites, les ponts et les quais de la ville pendant plusieurs jours. J’ai fini par comprendre que les Vénitiens qui…

  • Un café et ça repart

    Il y a presque 20 ans, une amie canadienne et moi imaginions le jour où nous aurions des écrans géants, connectés à Internet, et où nous pourrions prendre un thé ou un café ensemble, l’une à Vancouver et l’autre à Paris. Nous n’étions pas au milieu d’un film de science-fiction, nous projetions ce que nous…

  • La vague

    Jeudi dernier, devant la machine à café, une collègue me dit « la vague énorme que nous apercevons depuis des semaines déferle maintenant sur nous. »  Je viens de me servir une tasse de thé. Il est neuf heures du matin. Je repars vers mon bureau et allume mon ordinateur. Je commence par l’actualité. Comme chaque jour…

  • Match aller

    Le stade est visible depuis les quais du RER B. Je m’oriente facilement vers la sortie. J’ouvre mon parapluie contre le déluge qui s’abat sur Saint-Denis et je me dirige à pas pressés vers le plus grand site de vaccination de la région. Le Stade de France a été construit pour la Coupe du monde…

  • Match retour

    Quand il est devenu possible de recevoir la deuxième (la seconde ?) dose du vaccin à trois semaines de la première dose, je me suis connectée pour remplacer mon rendez-vous initial. J’avais apprécié le fait de me rendre au Stade de France où j’avais vu Beyoncé sur scène. J’avais observé, avec un regard mi-amusé mi-critique, l’organisation…

3 commentaires

  1. Tout est dans le coeur…
    Une lettre qui fait parler le tien encore plus que d’ordinaire, je me trompe ?
    Merci Caroline et Joyeux Noël.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *