[Les coulisses : Equilib’]

J’ai descendu les escaliers de mon immeuble le sourire aux lèvres. Aujourd’hui. Enfin. J’avais décroché le précieux sésame. Il m’en avait coûté, ce permis. « Le seul examen que tu as raté » avait ironisé ma tante. « Tu ne prendrais pas quelques heures de cours additionnelles ? » m’avait questionné ma mère. J’ai jeté un œil sur ma silhouette dans le grand miroir de l’entrée. Casque, bottes montantes, veste en cuir, j’étais prête, équipée. Le soleil se levait sur Paris et rares étaient les piétons et cyclistes déjà dehors.  J’ai inspiré l’air frais et sec de ce mardi d’avril et j’ai filé d’un pas rapide vers la place de la Nation.  

« Vous devez progresser en coordination » m’avait lâché le moniteur après la première heure de cours. « Ce n’est pas parce que vous avez eu le code facilement que la pratique va être aussi aisée » avait-il complété, mi-sarcastique mi-fataliste. J’avais serré les dents, décidée. J’avais tourné dans le bois de Vincennes, par n’importe quel temps, toujours sur mes gardes, craignant l’impact, l’accident, jusqu’à gagner confiance en moi, jusqu’à valider enfin la dernière épreuve.

Enfant, j’avais appris à faire du vélo dans la cour de l’immeuble, en compagnie de ma sœur. Nous nous imaginions chevaliers, mousquetaires, traversant bois et villages sur le dos de nos fidèles destriers. Nous avions pratiqué trottinette et skateboard avec nos cousins. Nos parents nous parlaient de voitures, de clignotants et de créneaux impossibles, de démarrages en côte et de longs trajets sur l’autoroute.

J’ai atteint le côté de la place près de l’avenue de Saint-Mandé. Quelques véhicules de livraison étaient garés devant les commerces. J’ai salué un chauffeur-livreur de la tête. J’avais enfin rejoins le club des titulaires du permis. Je n’aurais plus à mentir.

« Premier jour ? » m’a demandé l’employé de la station alors que je franchissais les portes avec mon badge. « Absolument ». « Vous pouvez aller au Box D » me répondit-il en hochant la tête. « Prêt à partir ». Le lieu était immaculé, une allée aux portes soigneusement numérotées. Le sol en terre battu avait été fraîchement balayé. Je poussais la porte du box D, où un cheval brun m’attendait, scellé, accroché par la bride. J’ai senti l’air de l’écurie, ce mélange de foin, paille et crottin si caractéristique. « C’est parti » j’ai annoncé au cheval.

Quelques minutes plus tard, au trot sur la rue Saint-Antoine en direction de Châtelet, au milieu des autres cavaliers et des calèches, je me félicitais intérieurement d’avoir enfin passé mon permis cheval et d’avoir payé un abonnement annuel Equilib’. J’utiliserais encore mon fidèle vélo à travers les arrondissements de la capitale mais, à hauteur de cheval, la ville montrait une beauté insoupçonnée. Je donnais un claquement de langue et le cheval accéléra sans à-coup. J’étais attendue près de la station de Châtelet pour une réunion et un café.


Nouvelle écrite pour le Concours 2021 des Utopiales dont le thème était « Le voyage du futur »

Tableau d’Eugène Galien-Laloue

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