Micro-tourisme

Cinq dalles grises se confondent avec l’asphalte d’un passage clouté rue de la Roquette à mi-distance entre la place Léon Blum et l’entrée du cimetière du Père-Lachaise. Un panneau gris et blanc explique que les pierres permettaient de stabiliser la guillotine installée devant l’entrée de la prison de la Roquette. Cinq dalles grises pour 200 exécutions. Cinq dalles grises auxquelles je n’avais jamais accordé importance.   

Une amie de Barcelone m’a envoyé un article du journal The Economist sur les tendances majeures des années à venir. La digitalisation de l’économie et de la société concentrait la majorité des points relevés. L’article anticipait la quasi-disparition des voyages d’affaires et un renouveau du tourisme fondé sur des expériences plus authentiques et proches de la nature sans préciser si ce renouveau serait basé ou non sur des voyages en avion.

Sur l’autre rive de la Seine, au Jardin des plantes, s’élève le plus vieux cèdre du Liban en France. Planté sous le règne de Louis XV, en 1735, il a été offert par le jardin botanique de Kew en Angleterre, où des cèdres étaient déjà cultivés depuis un siècle, et il a été rapporté à Paris, selon la légende, dans le chapeau du botaniste Jussieu. Je ralentis sous son ombre verte. Comme autant de pyramides, l’Histoire me contemple depuis sa cime. D’autres immigrées, les perruches vertes venues d’Argentine, survolent désormais les parcs et jardins de la capitale.

Le trafic aérien mondial a baissé des deux tiers en 2020. Les amateurs de voyages rongent leur frein (ou partent à Dubaï). Nombreux imaginent une hausse des voyages en train, en bateau ou en camping car. Beaucoup pensent que le tourisme local représentera une part significative du marché.

J’emprunte les rues de villages disparus, consumés par les agrandissements successifs de la capitale. La rue Saint-Blaise grimpe vers l’église de Saint-Germain de Charonne. Les rues de Charenton ou de Montreuil zigzaguent de carrefours en carrefours, bordées de boulangeries, magasins et restaurants. La sympathique rue du Rendez-Vous me conduit hors des murs vers Saint-Mandé. Elle doit son nom aux rendez-vous de chasse qui jalonnaient le chemin du bois de Vincennes et de son gibier.  

Les événements historiques sanglants parsèment le quartier, d’autres dalles pour d’autres guillotines. J’ai une pensée pour les morts des barricades révolutionnaires le long de la rue du Faubourg Saint-Antoine, pour les manifestants algériens tués au métro Charonne en février 1962, pour les victimes des attentats de novembre 2015. Heureusement mes balades m’amènent vers des sites insolites, moins marqués par le sceau de la tragédie : une ferme urbaine plantée au-dessus des arches d’un château d’eau situé rue Stendhal, deux maisons à colombages datant du Moyen-âge cachées près de l’église Saint-Paul, les ponts de la ligne de train de la petite ceinture. Le cocasse n’est jamais loin. Selon un panneau explicatif, les travaux pharaoniques de rénovation de l’entrée sud du Père-Lachaise sont motivés par l’état sanitaire (sic) des pierres. 

J’ignore quel sera l’avenir du tourisme. Mon prochain voyage sera le bout de ma rue. Ou un peu plus loin.

Une de mes dernières promenades incluait les berges de la Seine. Les quais sont partiellement inondés par le fleuve en crue avec des dommages limités pour l’heure. Balustrades, poubelles métalliques, arbres émergeaient de l’eau boueuse. Les repères visuels étaient altérés : la ligne d’eau tranche l’horizon plus haut que de coutume. Des Parisiens déjeunaient sur des bancs encore à sec. D’autres prenaient des photos. Des joggeurs dépités de ne pas retrouver leurs circuits habituels faisaient demi-tour. Les mouettes se laissaient emporter à vive allure par les eaux du fleuve ou se baignaient dans les piscines formées sur le bitume ou les pavés. Elles ont compris le jeu. Comme les (micro-)touristes, elles saisissaient l’instant.  

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