Un job pas très catholique

« Puis-je vous formuler une question que je n’ai pas le droit de poser ? » 

Je passais le dernier entretien pour un poste dans une entreprise qui proclame haut et fort des valeurs de défense de l’environnement et de respect des personnes. Premier entretien avec un chasseur de tête qui m’avait sélectionné car mon CV ressemblait comme une copie à celui de la personne que l’entreprise remplaçait. Deuxième entretien avec celui qui serait mon chef. Je m’étais préparée. J’avais répondu à leurs questions sur mon parcours et mes compétences. Et maintenant, en face de moi, avec l’air inoffensif de Bilbo Baggins dans le film Le seigneur des anneaux, se tenait leur responsable des ressources humaines.

L’entretien arrivait à sa fin et notre discussion se déroulait de manière très classique jusqu’à cet instant. Mon visage a dû se figer. Il allait me questionner sur ma vie privée. Je suis rompue à l’exercice et aux pratiques. J’ai acquiescé, imaginant les questions habituelles sur maris et enfants.

« Êtes-vous catholique ? »

La question, directe, était une première. Inédite. J’aurais pu protester. Demander quel était le lien entre ma religion ou absence de religion et le poste de travail. J’aurais pu mentir. J’ai fait pire. J’ai dit la vérité. « Bilbo » m’a expliqué alors qu’il était catholique pratiquant et que la foi était importante dans sa vie. J’ai tenté quelque chose. J’ai parlé des chorales de gospel auxquelles j’ai appartenu. J’ai évoqué mon respect pour les croyants, les valeurs partagées. 

Quelques jours plus tard, le chasseur de tête m’a appelé pour me dire qu’ils avaient retenu un autre candidat. Je leur avais semblé trop directe, trop « main de fer » et pas assez « gant de velours » pour manager une équipe d’une dizaine de personnes. Ils retenaient mon profil pour de futurs recrutements, m’a-t-il assuré, évitant ainsi l’amertume d’un refus définitif.

Les années sont passées et je m’interroge encore. Que cherchait vraiment à savoir ce responsable des ressources humaines ? Qui, dans l’entreprise, considérait le catholicisme comme un critère de recrutement ? Aurais-je décroché le job si j’avais menti ? Quelle aurait été mon expérience si j’avais été recrutée pour ce poste ? Ai-je fait l’objet d’une discrimination ? 

Je réécris les scénarios dans ma tête. J’aurais pu refuser de répondre. J’aurais pu retourner la question et demander à « Bilbo » en quoi être catholique était un facteur de réussite pour ce job. J’aurais pu célébrer mon arbre généalogique. J’aurais pu ironiser que ce travail ne valait pas une messe. J’aurais pu invoquer les textes de loi qui prohibent ces questions. J’aurais pu le remercier pour le temps accordé et me lever pour partir.    

Les années sont passées et je pense à ces instants où j’ai répondu à des interrogations illicites ou illégitimes en me disant que je n’avais pas d’autre choix. À toutes ces circonstances où j’ai pu être discriminée sans m’en rendre compte. À tous ces moments où j’ai composé avec les préjugés de mes interlocuteurs avec mes mots, mes mensonges, mes omissions et mes « je chante du gospel tous les jeudis ». À tous ceux qui affrontent bien pire. À toutes ces occasions où j’ai pu, à mon tour, par ignorance ou maladresse ou prison mentale, penser, parler ou agir comme un « Bilbo ».

Ma réponse était facile pourtant. J’aurais dû rétorquer que s’il avait besoin de me poser cette question alors le job proposé n’était pas très catholique.

Image par Igor Schubin de Pixabay

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