[Les coulisses : Passing, secrets et identités]

Passing (2011, film de Rebecca Hall)

Préambule : je ne prétends pas être une spécialiste du passing. Des essais, des thèses, des romans entiers sont consacrés à ce phénomène. Mais, plutôt que de partager une liste de livres, j’ai décidé d’aller un peu plus loin.

Passing : un roman et un film

L’année dernière, j’ai lu le roman Passing (parfois traduit en Clair-obscur en français) de l’auteure américaine Nella Larsen. Dans ce livre publié en 1929, deux amies d’enfance se retrouvent après plusieurs années de séparation. Elles sont toutes les deux afro-américaines mais peuvent se faire passer pour blanches ou être identifiées comme blanches. La première, Irene, est mariée à un médecin, lui aussi African-American, vit à Harlem et élève deux garçons. La seconde, Clare, a déménagé à Chicago, a épousé un banquier blanc qui ignore les origines de sa femme et a une petite fille.

Le mot passing est un mot du vocabulaire courant aux États-Unis. Il désigne le fait, pour des African-Americans à la peau claire, d’être identifiés ou de se faire passer pour blancs. La définition complète du Cambridge Dictionnary est la suivante : “A situation in which a person who belongs to a particular group is believed by other people to be a member of a different group, for example a different race. Reasons for passing are deeply individual. Most often, racial passing means black passing for white, usually out of economic or social necessity.”

Nella Larsen était familière du terme. Née à Chicago, sa mère était danoise et les chercheurs pensent que son père était métis et originaire des colonies danoises dans les Antilles. Selon ses biographes, Nella Larsen n’aurait jamais trouvé sa place entre la communauté d’immigrés scandinaves à laquelle appartenait sa mère et de son beau-père, et la communauté noire américaine.

Le roman Passing fait l’objet d’un regain d’attention pour les sujets qu’il examine, sur l’identité, l’amitié mêlée de fascination qui unit les deux protagonistes, et pour sa place dans le mouvement culturel afro-américain de la Harlem Renaissance.

La réalisatrice britannique Rebecca Hall a adapté le roman au cinéma en 2021. Elle a fait le choix de tourner le film en noir et blanc et de confier les deux rôles principaux aux actrices Tessa Thompson et Ruth Negga, qui, comme Nella Larsen, sont métisses. Dans un des épisodes de la série de la chaîne américaine publique PBS, Finding your roots, Rebecca Hall obtient confirmation de ce qu’elle soupçonnait depuis longtemps : son grand-père maternel était né dans une famille afro-américaine mais avait choisi de se faire passer pour blanc, comme Clare dans le roman Passing.

Un phénomène social devenu une figure littéraire

Le phénomène du passing est ancré dans l’histoire des États-Unis. Esclavage, discrimination raciale après l’abolition, racisme, exclusion. Dans les années 1960, le mouvement des droits civiques a mis fin aux lois de type Jim Crow qui privait la grande majorité des noirs américains du droit de vote dans les États du sud. En 1967, dans son arrêt Loving v. Virginia, la Cour Suprême a invalidé toutes les restrictions aux mariages mixtes telles que les pratiquaient certains États fédéraux. Mais dans une société fondée sur la distinction selon les origines ethniques, chaque époque connaît des pressions particulières pour franchir la color line (littéralement, la ligne de la couleur).

Quand j’ai établi une liste des romans que j’ai lus sur ce thème -qu’il soit un thème principal ou secondaire de l’œuvre-, j’ai été frappée par sa constance dans la littérature américaine. Il traverse l’Histoire, depuis la fin du 19e siècle jusqu’à l’entrée du 21e siècle, sous la plume d’auteurs américains de toutes les origines et issus de différentes traditions littéraires.

Ma perception est que ce thème intéresse les écrivains américains car il permet deux approches.

Tout d’abord, il permet une critique du racisme structurel de la société américaine. Il démontre que les discriminations racistes sont arbitraires et injustes, fondées essentiellement sur des perceptions. Par exemple, dans le roman Passing, les deux jeunes femmes se rencontrent dans un hôtel luxueux du centre de Manhattan où le personnel est aux petits soins avec deux clientes qu’ils perçoivent comme blanches. Si elles étaient identifiées comme noires, elles ne seraient pas traitées avec la même considération.

Ensuite, le passing permet de questionner les limites de la réinvention de soi, cette self-invention qui est un des éléments constitutifs du mythe américain. Refaire sa vie ailleurs, effacer son passé, repartir -littéralement et figurativement- d’une page blanche. Dans une société qui aime promettre la réinvention, jusqu’où peut-on aller ? Faut-il renoncer à qui l’on est pour réussir son rêve américain ? Dans Passing, Clare a caché ses véritables origines et épousé un homme blanc. Mais maintenant qu’elle a retrouvé son amie d’enfance Irene et qu’elle souhaite renouer des liens avec leur communauté de Harlem, doit-elle révéler son identité à son mari ?

Ces deux aspects se retrouvent dans d’autres formes de passing. Classes sociales, origines géographiques et ethniques, orientations sexuelles… de nombreuses figures historiques américaines (réelles ou imaginaires) ont pratiqué cette réinvention de soi face à une société qui les discriminait et menaçait.

D’un point de vue narratif, cette thématique permet aux auteurs de créer une tension externe aux personnages (le racisme, la discrimination, la violence, etc.) et une tension interne (le secret qu’ils cachent) et donc de tenir les lecteurs en haleine.

Le passing et moi

Je ne suis pas américaine. Je ne suis pas noire. Je n’ai jamais été directement victime d’actes racistes ou de discrimination.  

Mais quand j’avais 15 ans, une amie m’a dit « tu n’es pas vraiment blanche ». Mais quand j’avais 19 ans et que je passais mes premiers entretiens professionnels, ma mère m’a conseillé « tu n’as pas besoin de parler de mes origines ».

Il m’a fallu du temps pour le comprendre, mais ces personnages pratiquant le passing me tendaient un miroir dans un monde qui ignore (dans la majorité des cas) les personnes comme moi.

Leur expérience de dissimuler leur identité (ou une partie de leur identité) pour « s’intégrer », pour « réussir », pour « ne pas déranger », je la connais bien. Mon prénom et mon nom ne suscitent pas de questions. Mon apparence est ambigüe, comme les héroïnes de Passing. J’ai vécu, comme Clare et Irene, ces situations où l’on s’interroge si révéler ou non notre identité. « Vous avez des origines espagnoles ? » me demande-t-on souvent quand je parle de mes liens avec l’Argentine et l’Espagne. Rares sont ceux qui me voient vraiment, avec mes ancêtres sur les deux rives de la Méditerranée.

Pour aller plus loin…

Romans

[selon l’ordre où je les ai lus. À l’exception de Boris Vian et de Chibundu Onuzo, tous les auteurs ci-dessous sont américains]

J’irai cracher sur vos tombes de Boris Vian (1946)

Boris Vian publie ce roman sous le nom de Vernon Sullivan et se fait passer pour le traducteur d’un auteur américain fictif. Son héros est métis, blond aux yeux clairs, et peut donc se faire passer pour blanc. Il venge la mort de son demi-frère, noir, victime d’un lynchage. Vian entend dénoncer la violence raciale aux USA. 

Désirée’s baby de Kate Chopin (1893)

Dans cette nouvelle de Kate Chopin, un bébé avec des traits africains nait dans une famille blanche de Louisiane avant la guerre de Sécession. Le mystère et le scandale secouent la famille. Un classique de la littérature américaine, poignant.

The feast of all saints d’Anne Rice (1979)

Ce roman d’Anne Rice se situe dans sa ville natale de la Nouvelle Orléans dans les années 1840 et met en scène des free people of color, ces métis affranchis ou nés libres, qui comptaient parmi leurs ancêtres des colons européens et des esclaves africains. Quelques-uns des personnages du roman pourraient faire le choix du passing.

The human stain de Philip Roth (2000)

Coleman Silk est professeur d’université. Il est accusé de racisme envers deux étudiants noirs. Il est obligé de démissionner. Il rencontre Nathan Zuckerman, l’alter ego littéraire de Philip Roth, et se confie à lui : il est African-American mais, grâce à sa peau très claire, il se fait passer pour juif depuis la deuxième guerre mondiale, mensonge conforté par son mariage avec une femme juive, Iris, qui ignore tout de la véritable identité de son mari.

The autobiography of an ex-colored man de James Wheldon Johnson (1912)

Autobiographie fictive d’un homme qui fait le choix du passing. Ce livre approfondit les motivations de cette décision.

The vanishing half de Brit Bennett (2020)

En Louisiane dans les années 1950, deux sœurs jumelles, Désirée et Stella, grandissent dans une petite ville isolée où vivent des African-Americans à la peau très claire. Elles s’enfuient à la Nouvelle Orléans en quête d’une vie meilleure. Pour gagner plus d’argent, Stella se fait embaucher dans une entreprise en se faisant passer pour blanche. Leurs destins se séparent, Stella choisissant le passing et la Californie, Désirée de vivre en Louisiane. Le roman est excellent quand il se concentre sur les deux jumelles, moins quand il aborde le destin des filles de Désirée et Stella.

Passing de Nella Larsen (1929)

The marrow of tradition de Charles W. Chesnutt (1901)

Ce roman a été inspiré par le coup d’État ayant eu lieu à Wilmington (Caroline du Nord) en 1898 quand des suprémacistes blancs ont pris le pouvoir par la force, alors que les élections avaient conduit à un gouvernement unissant les blancs modestes et les noirs. Le héros, un médecin African-American, est marié à une femme métisse que différents habitants confondent avec sa demi-sœur, blanche. C’est un livre que j’ai découvert après les événements du 6 janvier 2021, quand les journalistes américains se sont fait écho de ce précédent historique funeste : un gouvernement démocratiquement élu, renversé par des suprémacistes blancs.  

Sankofa de Chibundu Onuzo (2021)

Anna, dont la mère est galloise et le père originaire d’Afrique de l’Ouest, décide d’enquêter sur ses origines après le décès de sa mère. Un très beau roman sur la quête de soi et de ses racines. Pendant un chapitre, Anna s’interroge sur la perception qu’a sa fille de sa propre identité, car, blonde aux yeux clairs, celle-ci peut faire le choix du passing.

Homegoing de Yaa Gyazi (2016)

Dans le chapitre « Willie », Willie et Robert Clifton quittent l’Alabama pour New York. Ils sont tous les deux Afro-Américains mais Robert peut passer pour blanc. Il opte pour le passing pour des raisons économiques mais cela va fracturer leur couple.

The personal librarian de Marie Benedict et Victoria Christopher Murray (2021)

Un roman historique inspiré (assez librement) par la vie de Belle Da Costa Greene, à la tête de la bibliothèque privée du banquier J.P. Morgan à partir de 1905. Belle Greene est afro-américaine et se fait passer pour blanche depuis sa majorité. Son secret, ainsi que l’identité de son père, Richard Greener, 1er étudiant afro-américain diplômé de Harvard et militant des droits civiques, ne sera révélé que 50 ans après sa mort.  

Biographies et essais

One Drop: My Father’s Hidden Life – A Story of Race and Family Secrets de Bliss Broyard (2007)

Je n’ai pas lu cette autobiographie mais Bliss Broyard raconte la vie de son père, Anatole Broyard, journaliste new yorkais, originaire de Louisiane. Créole et à la peau pâle, il avait choisi le passing. Son histoire aurait inspiré à Philip Roth le personnage de Coleman Silk. 

1493: Uncovering the New World Columbus Created de Charles C Mann (2011)

Un livre d’histoire sur le monde après l’arrivée des Espagnols en Amérique. Il contient de nombreux chapitres sur la population du continent américain après 1492, marquée par les génocides et les maladies qui déciment les populations locales, l’arrivée des colons européens et l’esclavage.

Belle Greene d’Alexandra Lapierre (2011)

Une biographie soignée, également consacrée à Belle Greene. Je l’ai trouvée moins anachronique que The personal librarian (vocabulaire, modes de pensée, idées, etc.), plus soucieuse de placer la stratégie du passing dans la famille de Belle puisque sa mère, son frère et ses sœurs avaient fait le même choix… mais pas son père, et plus respectueuse des secrets de Belle qui avait détruit une grande partie de ses papiers personnels avant sa mort.

Films

Cotton Club de Francis Ford Coppola (1984)

Un des personnages secondaires, Lily Rose Oliver, se fait passer pour blanche pour quitter le Cotton Club de Harlem et chanter sur Broadway où son salaire est multiplié par 5. L’actrice Lonette McKee est parfaite dans ce rôle. Film méconnu de Coppola qui mélange la mafia et le monde de la musique à New York dans les années 1920 et 1930.

The human stain de Robert Benton (2003)

Je n’ai jamais vu cette adaptation du roman de Philip Roth. Une polémique avait surgi sur le casting car le visage pâle d’Anthony Hopkins n’offre aucune ambiguïté.  

Passing de Rebecca Hall (2021)

Somptueuse et fidèle adaptation du roman de Nella Larsen.

Séries

Finding your roots (2012 – )

Il s’agit d’une émission de la chaîne publique américaine PBS où le professeur d’histoire Henry Louis Gates Jr présente à ses invités les travaux de généalogistes sur leurs familles, travaux qui incluent l’utilisation de tests ADN. L’émission remet aussi les ancêtres des invités dans leur contexte historique. Cette émission combine beaucoup de mes centres d’intérêt : l’Histoire, la généalogie, les secrets de famille, les people, etc.

Je me souviens de l’émission consacrée à la famille de la réalisatrice Rebecca Hall, mais aussi de celle sur les ancêtres de Ty Burrell, l’acteur qui joue Phil Dunphy dans Modern Family. Les investigations ont confirmé une légende familiale : une des aïeules de Ty Burrell était African-American, avait migré en Oregon depuis le sud des USA en quête d’une vie meilleure et son fils avait commencé à se faire passer pour blanc.

Podcasts

Joyeux Bazar (2020 – )

Un podcast consacré aux personnes aux identités multiculturelles. Des histoires et des récits qui me ressemblent, enfin !

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4 réflexions sur “[Les coulisses : Passing, secrets et identités]”

  1. Je vais commencer par relire « J’irais cracher sur vos tombes ». Il fait partie de ces livres que je crois avoir lu quand j’étais trop jeune. Et je viens d’inscrire Passing de Nella Larsen dans ma liste de livres à lire (Babelio).

  2. Merci Catherine d’avoir lu & partagé l’article ! Et bonnes lectures, je pense que tu aimeras le portrait psychologique d’Irene et Clare dans Passing.

  3. Je viens de lire votre chronique et trouve cela très intéressant que le passing ait fait l’objet de livres et de films.
    Merci Catherine d’avoir attirée notre attention sur ce sujet. Merci à vous, Caroline.

  4. Merci Lise de m’avoir lu ! Je ne m’étais pas rendue compte moi-même de la prévalence de ce thème jusqu’à ce que je commence à faire la liste -pour cet article- de tous les livres, séries, films, etc. que je connaissais.
    & Merci Catherine pour la mise en lumière.

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