[Les coulisses] Départ pour l’Irlande
Introduction
Je ne suis allée qu’une fois en Irlande, à Dublin quelques jours il y a vingt ans, par un vol pas cher de Ryanair. J’imagine y retourner un jour par la mer, directement depuis les côtes françaises, ou par des chemins que j’ai déjà en partie empruntés, en ferry depuis Liverpool (8 heures pour atteindre Belfast) ou en ferry depuis Holyhead, au bout de la ligne de train du nord du Pays de Galles (2 heures pour atteindre Dubin).
L’Irlande a toujours été proche. D’abord par la musique, avec les chansons de U2 à la radio depuis toujours, la voix de Sinead O’Connor qui chante Nothing compares 2U et les albums de The Cranberries que j’écoute sans interruption depuis mon adolescence.
Ensuite, par ma professeure d’anglais en seconde. Elle était née en Australie dans une famille d’origine irlandaise et elle avait grandi en Irlande. Elle nous parlait en anglais 100% du temps. Elle nous parlait de son enfance, où le golf était un sport accessible. Elle nous encourageait à lire, à découvrir. Elle était anticonformiste. « Une sur 7 parmi vous sera victime de violences conjugales » nous disait-elle. Elle nous faisait écouter Luka, de Suzanne Vega, où le protagoniste est un enfant battu.
Enfin, depuis 2016, Karen, mon amie originaire de Belfast, une des organisatrices du groupe de femmes expatriées et membre du groupe d’écriture des dimanches matin à Barcelone, me recommande beaucoup d’autrices irlandaises.
Je lis depuis longtemps des auteurs irlandais
J’ai toujours lu des auteurs irlandais. Voici quelques livres que j’ai gardés en mémoire :
Il y a les classiques, bien sûr. Les pièces The importance of being earnest et The perfect husband d’Oscar Wilde, que j’ai vus sur scène et au cinéma. Les vampiriques Carmilla de Sheridan Le Fanu et Dracula de Bram Stoker.
Let the great world spin et Apeirogon de Colum McCann
J’ai lu ses premières collections de nouvelles à la bibliothèque, traduites en français. Mais je suis hantée par ces deux livres. Dans le premier, McCann s’inspire de la vie de Philippe Petit, un voltigeur français qui a traversé l’espace entre les 2 tours jumelles du World Trade Center à New York sur un fil d’acier en 1971. Dans le deuxième, McCann fait le portrait bouleversant de deux hommes, un Israëlien et Palestinien, qui ont perdus tous les deux un enfant dans le conflit et militent ensemble pour la paix.
Four letters of love de Niall Williams
Un petit roman sans prétention mais probablement un des premiers livres qui m’ait fait pleurer.
Brooklyn de Colm Tóibín
Une jeune femme irlandaise part s’installer aux Etats-Unis et, avec l’immigration, accède à des jobs et à des rêves différents.
Home stretch de Graham Norton
Dans les années 1980, Connor est un des jeunes survivants d’un accident de voiture qui tue une partie de ses amis d’enfance. Il quitte l’Irlande pour Dublin puis Londres, rompant tout contact avec sa famille et ses amis. Le livre est un émouvant chemin du retour vers ses origines.
Un pays de littérature…
L’Irlande est un pays de littérature, produisant un nombre impressionnant d’auteurs pour une île avec seulement 5 millions d’habitants. Lors du dernier Festival America de Vincennes en 2024, la littérature irlandaise était mise en avant et les auteurs invités ont tenté d’expliquer ce succès. C’est aussi un sujet qui nourrit mes discussions avec Karen.
Voici quelques pistes :
- Une forte culture orale historique quand écrire et parler en gaélique étaient persécutés par les Britanniques
- Les tragédies qui ont marqué l’histoire : la conquête anglaise, la Grande Famine, l’émigration de masse (l’île n’a jamais retrouvé son niveau de population du milieu du 19e siècle) vers les Etats-Unis et l’Angleterre principalement, la guerre d’indépendance et la partition de l’île entre la république d’Irlande (Eire) et l’Irlande du Nord, le conflit nord-irlandais et la période des Troubles…
- L’influence du gaélique, même quand les auteurs ne sont pas bilingues eux-mêmes, dans la manière de voir le monde, dans le rythme et les images que les auteurs utilisent pour créer
- L’accès au marché littéraire britannique et américain… en anglais dans le texte
- Le soutien de la république d’Irlande aux écrivains via des mécanismes d’aides publiques variées
- La transformation économique et sociale rapide depuis la deuxième guerre mondiale
- Un des pays les plus éduqués au monde
- La croissance économique rapide, avec le crash de 2008 – 2009 inclus
- Une île qui est devenue maintenant une terre de prospérité et d’immigration
- La lutte des femmes pour leurs droits dans une société marquée par la tradition, et notamment, par le poids massif de l’Eglise catholique (qui se serait renforcée pendant et après la Grande Famine)
& maintenant je lis surtout des autrices irlandaises
Circle of friends, Tara Road, Quentins et A few of the girls (Nouvelles) de Maeve Binchy
J’ai seulement vu l’adaptation cinématographique de Circle of friends (en seconde, avec ma fameuse professeure d’anglais irlandaise) mais j’ai lu de nombreux autres livres de la fabuleuse Maeve Binchy. Ses romans et ses nouvelles ont une apparence de littérature facile, cosy et agréable, sans véritables antagonistes si l’on excepte les difficultés financières, les préjugés, le temps qui passe. Mais Maeve Binchy cache de vrais messages sur les femmes, sur le sens de la vie, sur la société irlandaise qu’elle a vu se transformer de ses propres yeux.
My dream of you et Love, Rosie de Nuala O’Faolain
My dream of you est un roman ambitieux, alternant entre les années 1990 et les années 1840, l’époque de la Grande Famine. Le personnage principale, Kathleen, est une journaliste spécialisée dans les voyages, qui revient en Irlande après avoir passé toute sa vie d’adulte à Londres et dans des hôtels loin des îles Britanniques. Elle décide d’écrire un livre sur un événement historique [véritable], la procédure de divorce d’un propriétaire terrien Anglo-Irlandais (protestant) contre sa femme qu’il accuse d’avoir eu une relation amoureuse avec un de leurs employés, un Irlandais catholique, au milieu de la Famine.
Watermelon, Prince Charming et Grown-ups de Marian Keyes
Tous les romans de Marian Keyes que j’ai lus ont en commun un ou plusieurs secrets derrière une façade de respectabilité et de banalité. J’ai adoré Grown-ups, une galerie de personnages unis par des liens familiaux qui se retrouvent en vacances ensemble dans une grande maison du sud de la France. Leurs réussites financières divergentes, les divorces et les familles recomposées, les apparences… Un bonbon de lecture qui doit être adapté en série télé.
Interesting times de Naoise Dolan
Le regard amusé d’une jeune femme irlandaise qui vit à Hong Kong comme expatriée.
Normal people et Conversations with friends de Sally Rooney
Sally Rooney est la star de la littérature irlandaise contemporaine. Sa prose est limpide, d’une beauté simple avec des dialogues qui sonnent justes… sûrement la mesure du talent de l’autrice est de masquer aussi bien son génie.
- Le 1er suit un couple, Marian et Connell, depuis le lycée jusqu’à leur vingtaine ;
- Le 2ème, deux amies étudiantes en littérature et leur cercle social, notamment le couple plus âgé formé par un acteur à succès et sa compagne, autrice.
The trespasses de Louise Kennedy
Louise Kennedy dessine une époque, l’Irlande du Nord des années 1970, au milieu des Troubles. Présence militaire et policière britannique, IRA, groupes paramilitaires, violence omniprésente… Et, comme héros, une institutrice nord-irlandaise, catholique, et un avocat nord-irlandais, protestant, qui commencent une relation adultère.
La période des Troubles est un terrain d’écriture, à la fois pour des romans et du cinéma, mais je me méfie quand les Américains s’emparent du sujet, comme l’autrice américaine Flynn Berry qui dans Northern Spy dépeint une Irlande du Nord où les accords de paix du Vendredi Saint (1998) n’ont jamais eu lieu… sans jamais l’expliciter clairement à ses lecteurs.
The visitor de Maeve Brennan
L’héroïne du roman revient à Dublin chez sa grand-mère paternelle après avoir passé une partie de sa jeunesse en France. Les non-dits hantent la maison familiale et l’autrice crée une atmosphère oppressante, à la frontière du fantastique, qui m’a rappelé The turning of the screw de Henry James.
One click et All her fault d’Andrea Mara
Deux thrillers dont le point de départ est un événement en apparence anodin de la vie quotidienne :
- Dans le premier, une jeune femme irlandaise prend une photo sur son lieu de vacances et la partage via Instagram ;
- Dans le deuxième, une Dublinoise confie son fils à une autre mère de famille pour une après-midi… mais quand elle passe le chercher, l’enfant a disparu et l’autre famille ne sait rien de lui.
Asking for it et After the silence de Louise O’Neill
Deux livres sur la violence commise contre les femmes
- Le premier montre l’impact d’un viol collectif dans une petite ville irlandaise. Comme dans l’affaire Pélicot, une vidéo est la preuve de la violence que la victime a subi, de l’absence de consentement. Néanmoins, le livre est très dérangeant car le personnage principal, une jeune femme de 18 ans, en dernière année du lycée, n’est jamais montrée sous un visage sympathique, n’est jamais une « victime attachante ». Le livre dénonce la complicité de toute la société et m’a renvoyé, en tant que lectrice, à mes propres préjugés, à la manière dont nous sommes tous contaminés par la culture du viol.
- Le deuxième roman se présente comme un thriller mais se révèle être un roman sur l’emprise psychologique dans un couple qui semble être un couple modèle. Dans un des derniers chapitres, les convictions de l’autrice transparaissent dans le propos : la violence physique est remplacée par d’autres formes de violence car hommes violents savent que les bleus et les coups seront repérés et changent leurs méthodes. Glaçant.
Thirst trap de Gráinne O’Hare
À Belfast, de nos jours, trois amies et colocataires entrent successivement dans la trentaine. Amitiés, amours, carrières… elles n’ont rien de ce qui caractérisait l’entrée dans l’âge adulte pour les générations antérieures : elles partagent une maison au lieu d’être propriétaires de leur logement, elles n’ont pas d’emplois stables ou de carrières définies, elles ne sont pas mariées avec des enfants… Le roman alterne entre le point de vue des trois amies, avec des dialogues hilarants et une créativité dans le langage qui en font une excellente lecture. Karen, qui l’a lu presque en même temps que moi, m’a écrit « ça me fait du bien, un livre qui se passe à Belfast mais qui ne fait pas référence aux Troubles. »
The compound d’Aisling Rowle
Ce roman se présent comme une parodie grinçante des émissions de téléréalité, à mi-chemin entre L’île de la tentation et The Hunger Games. L’intrigue se déroule dans un pays non-nommé (les Etats-Unis ?), à une période qui pourrait être la nôtre. Mais la véritable inspiration est probablement Sa Majesté des mouches [Lord of the flies] de William Golding et ses questions sur la nature profonde des êtres humains, loups ou agneaux, Hobbes ou Rousseau.
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