Court-métrage

Je lave des plats et des casseroles, les mains dans la mousse au parfum citronné, quand le présentateur de l’émission de radio espagnole que j’écoute annonce « nous reprenons dans une minute après la publi ».

Publi ? Mais où est passé le mot publicidad (publicité) ?

Je poursuis le rangement de ma cuisine et je tente de suivre les évolutions du français et de l’espagnol.

Quand je déménage à Madrid à la fin des années 1990, je m’habitue à l’espagnol de la Péninsule, différent, surtout dans ses expressions du quotidien et dans son argot, de l’argentin que j’ai appris enfant. Beaucoup de choses sont qualifiées de guai (« gouaille » en phonétique). Il me faut des semaines pour comprendre que guai vient de wild (sauvage, en anglais), adapté à l’espagnol pour vouloir dire branché, sympa.

À mon retour à Paris, quelques années plus tard, le mot vénère m’interpelle. J’en devine le sens avant de réaliser qu’il est la transposition -en verlan- de l’adjectif énervé. Je l’ajoute à mon répertoire, aux chelou (louche), ouf (fou), relou (lourd), zarbi (bizarre) ou chanmé (méchant) utilisés en argot et issus du verlan.

Je retrouve aussi cette passion française des mots coupés : bac (baccalauréat), brico (bricolage), déco (décoration), fac (faculté), info (information), métro (métropolitain), promo (promotion), psy (psychologue ou psychiatre) resto (restaurant), etc.

Bien sûr, l’espagnol pratique aussi le raccourcissement. Mais d’un nombre de mots qui me semble limité. J’entends et j’utilise metro (metropolitano), porfi ou porfa (por favor, s’il te plaît), profe (profesor), peli (pelicula, film), cole (colegio, école), etc. 

À mon arrivée à Barcelone en 2016, j’entends pour la première fois finde pour fin de semana (week-end).

« Vous n’avez pas tendance à couper les mots plus qu’avant en espagnol ? » je demande à mes amies de Barcelone lors d’un séjour récent dans la capitale catalane. « Non, je ne crois pas » me répond Nausica. « Pas plus ».

Je leur dis avoir entendu ilu pour ilusión (illusion), porsiaca pour por si acaso (au cas où). Elles rigolent. Les mots raccourcis se multiplient, j’en suis convaincue. La langue change et comme elles la pratiquent tous les jours, elles ne s’en rendent pas compte. L’argot est une langue étrangère qui évolue trop vite pour que je la maîtrise tout à fait.  

J’entends uni pour universidad (université), guarde pour guardería (crèche), pelu pour peluquería (salon de coiffure), info pour información (information), tranqui pour tranquilo (tranquille), indepe pour independentista (indépendantiste)… jusqu’aux étranges compu pour computadora (ordinateur) ou díver pour divertido (amusant).

Je m’habituerai à publi. Je ne pense pas que je l’utiliserai facilement, ce faux ami de pub. Mais la prochaine fois que je vais à Barcelone, je leur explique le verlan. Je rêve désormais d’ajouter un peu de « vésre » (revés, envers) à l’espagnol. Et je pourrais donner monli, pour limón (citron), comme exemple. 

Image par Gabriele Lässer de Pixabay

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