D’amour et d’ombre

Dans un carton abandonné rue de Charonne, j’ai trouvé deux livres en espagnol, un recueil de nouvelles de Gabriel García Márquez et un roman d’Isabel Allende, D’amour et d’ombre (De amor y de sombra en espagnol). Dans un pays jamais nommé d’Amérique latine sous le joug d’une dictature militaire, l’intrigue est centrée sur deux héros : la journaliste Irene, dont le père a disparu, peut-être emprisonné ou tué par le régime, et son ami le photographe Francisco, fils de républicains espagnols. Irene a vécu protégée et insouciante, réalisant des reportages pour un magazine féminin. Francisco appartient aux réseaux clandestins de l’opposition. Ils enquêtent pour retrouver une jeune femme, Evangelina, dont la seule offense est d’avoir frappé un militaire alors qu’elle souffrait d’une crise d’épilepsie. Dans une ancienne mine située au pied de la cordillère, Irene et Francisco exhument les corps de nombreux opposants politiques disparus. Parmi eux, le cadavre de la jeune femme qu’ils cherchaient après avoir reçu les suppliques de sa mère, Digna, de l’aider à retrouver sa fille.   

Moins loin que Santiago du Chili ou Buenos Aires sous la plume d’Allende, j’égraine des événements de la Révolution française dans l’Est parisien. Les jardins de la manufacture Réveillon, théâtre d’un soulèvement pré-insurrectionnel, l’empreinte de l’ancienne prison royale tracée sur le sol de la place de la Bastille, le discret pavillon Colbert où des nobles prétextaient la folie pour échapper à la mort pendant la Terreur, le fantôme de la guillotine place de la Nation. Et comme Irene et Francisco, mes pas me conduisaient vers un charnier.

Un petit panneau attire mon attention rue de Picpus et ma sœur et moi passons un porche en pierres. Après l’entrée, une chapelle, fermée. Après la chapelle, un vaste jardin avec une allée plantée de rosiers et une seconde allée plantée d’arbres. Après le jardin, un cimetière. Et au fond du cimetière, derrière des grilles, deux fosses communes. 1 300 corps enterrés sans distinction sur le terrain d’un ancien couvent, mitoyen de la place de la Nation où avaient lieu les exécutions à l’apogée de la Terreur, en juin et juillet 1794. Femmes et hommes du peuple, religieux, nobles, tous jugés sommairement par le tribunal révolutionnaire, et guillotinés.

Comme Digna, la mère-courage à la recherche de sa fille dans le roman d’Isabel Allende, des femmes, parentes de certains aristocrates guillotinés, ont retrouvé la trace des corps disparus dès la fin du 18e siècle et racheté les parcelles. À côté des fosses communes, le discret cimetière de Picpus accueille désormais les tombes et les mausolées de familles nobles dont un membre est mort sur l’échafaud et repose à côté dans les deux charniers. L’hôte le plus célèbre des lieux repose sous un grandiose drapeau américain : le général et marquis de La Fayette. Sa femme, la marquise de La Fayette, était l’une des fondatrices de la société responsable de la création du cimetière et de sa gestion future, car sa grand-mère, sa mère et sa sœur aînée avaient été guillotinées en 1794.

Quand j’étais enfant en Argentine, l’histoire récente du pays me paraissait ancienne, presqu’aussi lointaine que la Révolution française que nous découvrions à l’école. Maintenant que les années passent, je mesure au contraire que l’Histoire est toujours là, sous mes pieds et autour de moi, emmêlée et complexe, se répétant et se transformant, avec sa part de lumière et sa part de violence, avec sa part d’amour et sa part d’ombre.

Image par Marina Pershina de Pixabay

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